«A ces causes: Nous archevêques, évêques, doyens, archidiacres et autres membres du clergé, par la teneur des présentes, déclarons que Votre Majesté n'est aucunement liée par un mariage nul et invalide, et que, sans prendre d'autres conseils, et s'en rapportant à l'autorité de l'Église, elle peut contracter une autre union avec quelque femme que ce soit. C'est notre sentence à nous qui représentons le clergé et la docte communion de l'Église anglicane, sentence que nous tenons pour vraie, juste, honnête et sainte.»

Le roi délié par son clergé, le fut aussi par son Parlement et rentra dans la plénitude de sa liberté.

Henri était à Greenwich et la reine à Richmond. Le 11 juillet, les ducs de Norfolk et de Suffolk, Audley le chancelier, et Gardiner se présentaient à la résidence d'Anne de Clèves. Ils étaient venus sur la barge du duc de Suffolk. Ils annoncèrent à la princesse avec précaution la dissolution du contrat qui l'avait unie à Henri VIII. Elle perdit connaissance. Cet évanouissement dura peu. La princesse retrouva bientôt son flegme et écouta tranquillement la communication des lords. Le duc de Norfolk lui apprit que le roi lui faisait don du château et du parc de Richmond et lui constituait une rente perpétuelle de quatre mille livres sterling. Le duc de Suffolk ajouta que Sa Majesté au lieu du titre de sa femme lui décernait le titre de «sa sœur adoptive.»

La princesse, réfléchissant qu'il valait mieux être répudiée que décapitée, accepta toutes ces faveurs du roi. Elle lui écrivit pour le remercier, lui rendit son anneau et manda sans amertume à son frère que tout s'était fait de bonne intelligence entre elle et Henri. Le roi lui laissant la faculté de retourner à Clèves, elle préféra Richmond, soit qu'elle ne voulût pas affliger sa première patrie du spectacle de son humiliation d'épouse, soit qu'elle crût sa pension viagère plus assurée en Angleterre qu'en Allemagne.

Anne avait d'abord été si malheureuse comme femme, qu'elle ne tarda pas à se féliciter de n'être que sœur. Elle s'établit avec bienséance dans ce nouvel état. Elle l'ennoblit par son affabilité et par ses vertus. Elle était aussi instruite que naïve. Son caractère droit et vrai ne touchait à la diplomatie que par les lenteurs. Comme elle n'avait de vivacité sur rien, sa vanité souffrit moins de sa déchéance. Elle aimait à faire des politesses et à en recevoir. Tout le monde les lui avaient refusées à Greenwich et les lui accorda à Richmond par imitation du roi. Cette princesse du reste était bien Allemande. Elle lisait au coin de son feu, l'hiver; dans la belle saison, elle songeait sous ses arbres séculaires à l'ombre desquels elle s'asseyait et d'où elle regardait couler la Tamise, un autre Rhin. Elle eut la philosophie de la répudiation, comme Catherine d'Aragon en avait conservé jusque dans l'agonie l'indignation opiniâtre et pour ainsi dire la fureur sacrée.

Thomas Cromwell ne fut pas moins courageux à sa manière.

Ce fut le 28 juillet (1540) qu'il monta sur l'échafaud de Tower Hill. Sa dernière et pathétique lettre à Henri VIII était demeurée sans réponse. Il avait inutilement imploré la pitié du prince qui néanmoins fut remué. Près du billot et de la hache, Cromwell dit au peuple: «J'ai offensé Dieu et le roi. Priez pour Henri VIII et pour le prince Édouard; priez pour moi, pauvre pécheur. Je ne suis pas un luthérien; je meurs orthodoxe.»

Ces derniers mots étaient à l'adresse du roi et signifiaient, dans le langage du temps: catholique anglican ou schismatique. Après ces paroles, le vicaire général subit son supplice avec intrépidité. Il avait proféré tout ce qui devait rejaillir en grâce sur son fils et émouvoir le roi. Il avait visé juste aux prétentions théologiques et aux sentiments de Henri. Aussi quelques mois étaient à peine écoulés, que Gregory Cromwell, l'aîné des enfants du vicaire général, fut fait baron et pair du royaume.

L'ancien soldat du connétable de Bourbon avait commencé en aventurier. Ministre de Henri VIII, il vécut en politique plein d'initiative, de décision, et de vigueur; il mourut en père. Il sauva l'avenir de son cher Gregory par l'humilité et les adresses de ses suprêmes discours.

Sous la pesanteur d'un flibustier, Cromwell avait les sagacités d'un légiste et les prestesses d'un courtisan. Il avait eu le goût plutôt que la foi de la Réforme. Il ne la propagea pas par conscience, mais par entraînement de hardiesse. Il le prouva avant le supplice, sur l'échafaud où, lui luthérien, préféra son fils à Dieu et se rétracta pour attirer sur sa race les faveurs du roi.