Elle n'était pas d'une beauté fière comme Catherine d'Aragon, ni d'une beauté piquante comme Anne Boleyn, ni d'une beauté suave comme Jeanne Seymour, ni d'une beauté naïve comme Anne de Clèves, mais d'une beauté mobile, insidieuse, imprudente. Son front est aristocratique, son nez à la Roxelane est étourdi. Son teint s'allume à la fièvre du plaisir, ses yeux couleur des lacs lancent des flammes humides. Ses cheveux d'un blond roux étincellent. Sa bouche est amoureuse et diplomatique: elle brûle et elle trompe. Elle jure et elle se parjure. Elle promet et elle ment. Elle appelle les baisers. Elle se moque d'un tyran trop mûr et elle sourit aux pages, aux lords, aux artistes, les instruments de son caprice insatiable, les jouets de ses rapides désirs.

Le roi ne s'apercevait de rien et ne doutait pas de Catherine. Il la désignait aux comtés qu'il parcourait avec elle. Il la présentait partout avec effusion. N'était-ce pas la perle de la noblesse et de la royauté? Henri VIII était convaincu de la tendresse de Catherine. Il se flattait que pas une des pensées de la reine ne s'égarait hors du cercle de sa personne et qu'elle était absorbée en lui comme en un Dieu. Ce despote blanchissant serait ridicule, s'il n'était pas si tragique.

Son séjour à York et dans tout le diocèse d'York fut une ovation perpétuelle. Henri se rendait le témoignage d'avoir atteint l'apogée de la gloire et du bonheur. Il convenait qu'il était le plus éminent pontife, le plus sage roi, le mari le plus heureux du monde entier. C'est du tourbillon de ces chimères qu'il rentra dans son palais d'Hampton-Court.

L'effroi s'était emparé des réformateurs et des réformés d'Angleterre. Aussi implacable que le duc de Norfolk et que l'évêque de Winchester, Catherine Howard était plus dangereuse. Elle était toute-puissante. Que ne tenterait-elle pas? Elle avait obtenu la tête de Cromwell. Qui l'empêcherait de solliciter la ruine du protestantisme? Voilà ce que se disaient entre eux les novateurs.

Au plus fort de leur épouvante, un homme obscur demanda une audience à l'archevêque de Cantorbéry. Cet homme s'appelait Lassels. Il avait une sœur qui, assurait-il, était restée longtemps au service de la duchesse douairière de Norfolk et qui savait sur Catherine Howard des choses à perdre la reine et à sauver le saint Évangile. «Quelles sont ces choses, dit le primat?—Eh! bien, répondit Lassels, miss Catherine, n'ayant plus ni père ni mère, recueillie par son aïeule, a fait du château de ses ancêtres un lupanar. Dès l'âge de quinze ans, elle y a eu plusieurs amants à la fois et parmi eux Culpepper son cousin, Mannoc un musicien et Deheram un page. Ce dernier «a couché plus de cent nuits avec elle.» Qu'on arrête les coupables et qu'on les interroge, ajouta Lassels. Moi, je me constitue prisonnier pour soutenir ma dénonciation et pour les confondre.»

Cranmer était bon et noble. Son premier mouvement fut de se taire. Mais il était responsable de l'avenir de la Réforme. Il alla trouver ses amis Audley, le chancelier, et Édouard Seymour, comte d'Hertford, le beau-frère du roi. Tous deux furent d'avis de tout révéler à Henri VIII. Cranmer s'étant rallié à leur sentiment, stipula du moins qu'en préservant la Réforme par cette accusation, ils chercheraient tous à préserver la reine. Il n'y avait qu'à supposer un contrat antérieur avec l'un de ses amants pour faire prononcer le divorce, au lieu de la mort.

Cette délibération finie et Lassels captif, le primat chargé d'annoncer au roi la terrible vérité, la raconta dans une lettre. A l'issue de la messe, il remit lui-même au monarque le pli scellé de son sceau. Le roi fit voler le cachet, lut, pâlit, hésita quelques secondes et ordonna l'enquête. Il ne s'emporta pas contre le primat qu'il respectait et qui avait fait son devoir. Il lui dit seulement qu'il méprisait la calomnie, et que, s'il ouvrait une procédure, c'était afin de connaître tous les calomniateurs de sa chère Catherine et de les exterminer. Deheram, Mannoc, Culpepper furent aussitôt saisis et conduits à la Tour. Deheram se confessa coupable. Mannoc dévoila plus d'horreurs que le primat n'en soupçonnait. Culpepper se réfugia dans le silence. Le roi foudroyé sous l'évidence cria, pleura et sanglota. Il souffrit plus encore dans son amour-propre que dans son amour. Il relégua la reine à Sion-House, une ancienne abbaye que Henri avait donnée et reprise à l'évêque de Londres. La prisonnière nia tout d'abord, mais il fut prouvé qu'elle s'était livrée comme fille et comme reine à plusieurs. Elle avait gagné trois de ses femmes et lady Rochefort qui, près de l'alcôve où elle recevait ses favoris, veillaient sur ses plaisirs. Lady Rochefort, pendant que le roi était à Lincoln avait introduit dans la chambre de la reine, à onze heures du soir, le brillant Culpepper et il ne s'était retiré qu'après quatre heures du matin. Catherine lui avait fait présent cette nuit-là d'un bonnet de velours brodé de sa main.

Il n'en fallait pas tant à Henri VIII et à son Parlement pour multiplier les supplices. Deheram et Mannoc furent pendus; Culpepper fut décapité. Les têtes de ces malheureux séchèrent à la pointe des hallebardes sur le pont de Londres.

La douairière de Norfolk, sa fille la comtesse de Bridgewater, le lord William Howard et sa femme furent, soit ruinés par la confiscation de leurs biens, soit jetés dans les cachots.

La reine et la vicomtesse de Rochefort furent condamnées au billot.