Le 10 février (1542), le duc de Suffolk descendait la Tamise de Sion-House à la Tour. Il avait dans sa barge une femme enveloppée de longs voiles. C'était la reine d'Angleterre. Elle fut écrouée dans la sombre prison.

Elle n'atténua pas ses fautes de jeune fille, mais elle affirma solennellement qu'elle n'avait point trahi Henri VIII. Ce fut Longland, évêque de Lincoln qui assista la jeune reine à ses derniers moments (12 février). Elle se repentit en Jésus-Christ et mourut avec l'héroïsme des hommes de sa maison. C'était une moins vive intelligence que sa cousine Anne Boleyn, mais ce fut un étonnant courage. Elle fut très-brave devant le bourreau et regarda sans frisson la hache d'acier qui allait teindre de son sang le gazon de la Tour.

Lady Rochefort, maudite et méprisée de tous, fléchissant sous le remords de ses jours et de ses nuits, s'écria: «Je vais enfin expier le crime d'avoir poussé injustement à cette place où je suis mon mari et Anne Boleyn, le frère et la sœur innocents.»

Catherine Howard ne se reprochait qu'un vice, et lady Rochefort se reprochait un forfait atroce: voilà pourquoi son repentir fut mille fois plus poignant que celui de la reine.

Le trépas de la cinquième femme de Henri VIII raffermit l'hérésie. Gardiner fit le mort. Le duc de Norfolk, en courtisan, se détourna de Catherine Howard, la fille de son frère, comme il s'était détourné d'Anne Boleyn, la fille de sa sœur. De parent il ne connaissait plus que le roi. Ce dévouement aussi faux qu'abject fut son bouclier.

Cranmer respira. Il regrettait seulement de n'avoir pas réussi à substituer le divorce au billot. Il voulut obstinément sans la pouvoir, la réduction de la peine. Le Tudor fut implacable.

L'archevêque de Cantorbéry était le prélat que Henri chérissait et honorait le plus. Le roi le défendait au besoin.

Un jour, il força un membre des communes qui avait insulté le primat en pleine assemblée, à se rétracter et à faire des excuses à l'archevêque.

Un autre jour, il feignit d'accueillir une pétition contre Cranmer. A l'instigation de Gardiner et du duc de Norfolk, des chanoines de Cantorbéry et des juges de paix du comté de Kent offrirent au roi de démontrer la complicité du primat dans l'hérésie. Henri ne refusa pas leur mémoire, ce qui combla de joie Norfolk et Gardiner, mais au lieu de méditer ce mémoire dans son cabinet, il demanda sa barge. Il le parcourut en attendant et dépêcha un message au primat afin de l'avertir de sa visite. Cranmer était à son palais de Lambeth sur la rive opposée à Whitehall. Il se hâta vers le bord de la Tamise pour recevoir le roi qui le prit dans sa barge, en l'invitant à une promenade sur l'eau. Le prélat ne fut pas plutôt assis, que Henri lui dévoila tout le complot et les auteurs du complot au nombre desquels il rangeait Gardiner et Norfolk. «Voilà, dit le roi, vos accusateurs, faites-en des accusés. Je ratifierai leurs juges lorsque vous les aurez choisis. Leur châtiment sera certain et je ne m'y opposerai pas.» Cranmer s'efforça de calmer le roi et de lui persuader que son secret désir était de ne pas se venger.

Un autre jour encore, Gardiner et Norfolk étant revenus à la charge, entraînèrent Wriothesley, lord chancelier par la mort d'Audley, le comte de Surrey, et Bonner, évêque de Londres. Tous insinuèrent au roi d'envoyer Cranmer à la Tour. Ils affirmèrent que non-seulement il était hérétique, mais qu'il n'y avait pas dans toute l'île un plus ardent fauteur d'hérésie. Henri VIII consentit à ce que les lords de son conseil fissent une citation à l'archevêque, se réservant, lui, de le remettre à la garde de Kingston, s'il y avait réellement culpabilité. Pendant que Gardiner dressait ses batteries contre son rival, le roi manda Cranmer de Lambeth à Whitehall. Il lui révéla tout et lui dit: «Comment repousserez-vous leur réquisitoire.—Sire, par la vérité.—Elle ne suffit pas. Ils auront de faux témoins. Vous avez la candeur d'un enfant et je sens bien que mon intervention sera nécessaire. Présentez-vous, demandez à être confronté avec vos dénonciateurs. On ne vous exaucera pas: Déclarez alors que vous en appelez à moi. Si cet appel est rejeté, montrez mon anneau que voici.» Henri daignant passer cet anneau redoutable au doigt du primat, Cranmer se rendit à la sommation des lords. Ils le laissèrent à dessein dans l'antichambre comme un criminel parmi les valets. Admis enfin devant ses collègues, ils essayèrent de l'intimider et de l'écraser sous une horreur factice. Ils repoussèrent toutes ses supplications, la confrontation avec les dénonciateurs et l'appel au roi. Ils se disposaient à le diriger sur la Tour d'où un seul prisonnier sortit de tous ceux qui entrèrent dans cette forteresse durant le règne de Henri VIII. Soudain Cranmer étendit le bras et l'anneau royal étincela aux yeux des lords. Ils levèrent aussitôt la séance et se rendirent avec le primat dans le cabinet du monarque. Henri ne leur ménagea pas les objurgations. «Ce n'est pas facilement que vous m'ôterez mon plus honnête serviteur, s'écria-t-il en désignant l'archevêque. Nul d'entre vous ne saurait lui être comparé. S'il condescend à vos avances, à vos excuses, ne tardez pas.» Tous s'empressèrent autour du primat qui leur tendit successivement la main. Le duc de Norfolk ayant dit au roi que les lords du conseil et lui-même ne voulaient que donner à l'archevêque l'occasion d'une justification éclatante: «C'est bien, reprit le roi; si vous traitez ainsi vos amis, je ne souhaite pas d'en être.»