Bradgate était un vaste château carré, construit moitié en pierres de taille, moitié en briques. Ce château où l'on entrait par un pont-levis, puis par une porte monumentale, avait quatre ailes dont les angles étaient flanqués de quatre tours et de seize tourelles. L'intérieur des appartements n'offrait aucune trace du luxe moderne. Les châssis des fenêtres ornés de vitres, les tapisseries, les meubles sculptés, les armes damasquinées d'or et d'argent annonçaient cependant, non moins que l'étendue des murs, que Bradgate était la demeure d'un puissant lord (V. une estampe de 1560; Londres, cartons Fourniols).
Le parc, de neuf ou dix milles de circonférence, était planté d'arbres magnifiques. Plusieurs bassins y dormaient entre les joncs. Ces bassins servaient d'abreuvoirs au gibier, et ils étaient des viviers entretenus avec soin, de telle sorte que les propriétaires et les hôtes du château pouvaient se livrer en même temps et dans le même parc, les uns à la pêche, les autres à la chasse, selon leur goût.
Ce qui faisait la valeur incomparable de ce parc, c'était sa situation.
Il touchait à la forêt de Charnwood qui en était comme le prolongement. Les lords de tous les comtés connaissaient la forêt de Charnwood et l'hospitalité de Bradgate. Les marquis de Dorset étaient renommés pour leur courtoisie et pour leur générosité autant que pour leur bravoure.
Jane Grey qui, on le sait, naquit à Bradgate, y fut élevée aussi. Sa famille avait des établissements dans le Nord, mais cette famille s'était entièrement fixée dans le Leicestershire, depuis que le grand-père de Jane, Thomas Grey, y avait gravé sur le granit gothique son écusson.
C'est à Bradgate que Jane passa la meilleure partie de sa vie si courte et si pleine. Et maintenant que le château est en ruines, que les tours sont abattues, que les fossés sont taris, que les chenils et les écuries n'ont plus d'aboiements ni de hennissements, que le palais n'a plus de voix, dans ces débris silencieux ensevelis parmi les orties et les lierres, c'est encore Jane que l'on évoque, belle comme aux jours où du milieu des limbes de l'idiome saxon que Shakspeare ne tarda pas à illustrer, elle écrivait en latin de Cicéron aux humanistes, lisait en hébreu le roi-prophète et en grec le grand disciple de Socrate, ce Platon qui composait de parfums sa philosophie comme les abeilles de l'Hymète leur miel.
Là, dès l'enfance, elle entendait du fond de son cœur l'éternelle harmonie aux notes de laquelle elle accordait ses pensées qui étaient du génie et ses actions qui étaient de la vertu. La morale n'était ainsi pour elle qu'une musique divine.
Des chroniques catholiques se mêlent aux origines de Bradgate et teignent d'une lueur légendaire cet Éden féodal de Jane Grey.
L'année même où le château fut terminé, l'aïeul de Jane revenait d'une grande chasse. Il s'était écarté de ses compagnons et de ses serviteurs à la poursuite d'un cerf. Le cerf s'était dérobé dans les fourrés, et lord Thomas Grey se reposait un instant, les jambes pendantes hors des étriers: immobile, il respirait la fraîcheur humide du soir qui commençait, bien qu'il ne fut pas encore nuit. Le marquis s'était arrêté dans un carrefour de la forêt de Charnwood. Huit routes vertes partaient de ce carrefour et y aboutissaient. Par une de ces routes, la plus montueuse, il vit accourir un chevalier qu'il ne reconnut pas. Il l'attendit de pied ferme. A une longueur de lance, le chevalier dit au marquis:
«Milord, vous avez sur vos terres la plus belle fille de la Grande-Bretagne. C'est une de vos vassales. Elle a résisté à bien des séductions. Les uns disent que c'est par chasteté, les autres que c'est par amour pour Votre Grâce. Je suis de cette dernière opinion. Quoi qu'il en soit, je l'ai aperçue cette semaine à la foire de Leicester, et, que vous l'aimiez ou non, je vous préviens que j'en veux faire ma maîtresse.