Mais comme ils paraissaient flottants, Bothwell tenta de les ramener par un trait d'audace. « Il me prya de fort grande affection, ajoute du Croc, de fayre tant pour mettre la royne hors du trouble où il la voyoit, et aussy pour éviter l'effusion du sang, que je prisse la peine de dire aux aultres (aux seigneurs confédérés) que s'il y en avoyt aulcun d'eux qui voullut sortir de la troupe et se mettre entre les deux armées, encore qu'il eust espousé la royne, pourvu que l'homme fust de quallité, il le combattroyt. »

L'ambassadeur, trop avisé pour accepter une mission qui l'aurait compromis, refusa poliment, afin de garder en apparence une exacte impartialité entre la reine et les seigneurs.

Bothwell alors eut recours à un autre messager. Il défia les lords confédérés, leur déclarant qu'il était prêt à soutenir et à prouver son innocence par les armes contre le premier d'entre eux qui se présenterait. La réponse fut prompte. Kirkaldy de Grange, le héros le plus brillant de l'armée, Murray de Tullybardin, un héros sectaire, et Lindsey de Byres, un héros barbare, un héros de clan, lui envoyèrent leurs gantelets.

Dans cette occasion solennelle, il y eut une scène inattendue, touchante, qui impressionna vivement les imaginations, et dont les plus humbles soldats s'entretinrent longtemps. Le comte de Morton ayant manifesté le désir de se mesurer aussi avec Bothwell, Lindsey, le plus orgueilleux des lords, mit un genou en terre, et s'humilia ainsi devant Morton, le suppliant de lui céder son tour, à lui qui était proche parent de Lennox. Morton fit les choses en Douglas, avec la majesté et la magnificence de sa race. Il obtempéra de bonne grâce à la prière de Lindsey, et, en le relevant, il lui donna l'épée de son aïeul Archibald, comte d'Angus, cette terrible épée, célèbre dans les ballades à l'égal de son maître, qui n'en frappa jamais deux fois un ennemi. Lindsey la revêtit et n'en voulut plus d'autre. Il quitta la longue épée de ses aïeux pour celle du comte d'Angus, plus longue et plus lourde, qu'il porta sur l'épaule, et dont la poignée touchait à son cimier tandis que la pointe battait ses éperons. C'était une épée à deux mains, comme celle avec laquelle le roi Richard décapitait un lion d'un seul coup.

Armé de pied en cap, Lindsey, qui avait aussi fléchi, en faveur de son droit de parenté, de Grange et Tullybardin, refusés d'ailleurs par Bothwell comme n'étant que barons, Lindsey rendit défi pour défi. Il se promena fièrement autour des tentes dans une sombre résolution, priant tout bas de sa voix rude, et disant : « Seigneur, Dieu de David, faites-moi raison aujourd'hui de ce Goliath. »

Au lieu de s'honorer par un duel éclatant, qui pouvait devenir le signal d'une victoire ou l'occasion d'une chute glorieuse, Bothwell chercha sous de frivoles prétextes à éluder le combat, soit que, craignant tout du présent, espérant un peu de l'avenir, comptant sur les Hamilton et les autres seigneurs de son parti, il se réservât prudemment pour des temps meilleurs ; soit que le remords, la honte, l'ambition déçue lui eussent ôté le courage qu'il avait montré autrefois à la guerre ; soit plutôt qu'il se sentît impuissant, en cette heure suprême, contre les larmes de la reine, contre la colère de tout un peuple et de deux armées.

Son épouvante ou ses calculs, autant qu'une habile évolution du laird de Grange sur le flanc de la colline de Carberry, achevèrent de démoraliser le camp de la reine. Les murmures sourds commencèrent, et avec eux les désertions. La reine comprit qu'il fallait se hâter, ou qu'il serait trop tard. Elle proposa une entrevue à Kirkaldy de Grange, qui commandait les avant-postes des confédérés. Muni du sauf-conduit qu'elle lui avait envoyé, Kirkaldy s'empressa d'obéir au vœu de la reine. La conférence s'engagea aussitôt. Tandis que de Grange exposait à Marie, dans un discours militaire mêlé d'éloquence et d'affection, la situation désespérée où elle se trouvait, Bothwell, qui était demeuré à quelque distance, ordonna de la voix et du geste à un soldat de sa garde d'ajuster ce traître. La reine et de Grange s'aperçurent du projet du comte. De Grange sourit de dédain, et la reine, courant à Bothwell, le supplia de ne pas violer le sauf-conduit qu'elle avait signé ; puis, retournant à Kirkaldy qui l'attendait avec un calme héroïsme : « Que faire? lui demanda-t-elle. — Deux choses, madame : Séparer votre cause de celle du comte de Bothwell, et vous présenter avec confiance au milieu de nous. Vous rendre ainsi est moins dangereux que combattre. Une imprudence perdrait tout. » Il ajouta qu'il allait consulter les lords confédérés, et qu'il rapporterait leur réponse à la reine.

Pendant la courte éclipse de lord de Grange, Marie et le duc d'Orkney se rapprochèrent. Leur conversation eut lieu à cheval et dans le désordre de ce moment terrible. Des pleurs qu'elle cherchait à retenir roulaient sur les joues de la reine. Le duc, au milieu du chaos de mille passions, avait une expression farouche. La reine lui dit : « Sauvez votre vie, il le faut pour moi. Nous nous reverrons dans un temps plus heureux. » Le duc résista d'abord ; mais la reine insistant : « Me garderez-vous fidélité, madame, comme à un mari et à un roi? — Oui, dit la reine ; et, en signe de ma promesse, voici ma main. » Le duc la saisit, la pressa dans une étreinte violente, et partit accompagné de douze cavaliers. Il arriva le premier de son escorte au château de Dunbar sur un genet d'Espagne, dont la rapidité le sauva. Le pauvre animal, essoufflé, épuisé, tomba mort en arrivant.

Lord de Grange étant revenu, Marie se montra résignée, et se rendit aux conditions tracées par Kirkaldy lui-même. De Grange était pénétré d'une respectueuse pitié. Il descendit de son cheval par une courtoisie généreuse qui le distinguait de la plupart de ses amis ; et, prenant la bride du cheval de la reine, il la conduisit en gentilhomme plus qu'en chef de parti au camp des lords confédérés. Marie, navrée dans son cœur, paraissait incertaine, inquiète. Sous les auspices de son noble guide, elle aborda les rebelles avec une dignité triste. Les premiers rangs l'accueillirent sans insulte ; mais au delà, elle s'avança au milieu des cris et des risées. Lord de Grange tira plusieurs fois son épée du fourreau pour arrêter les imprécations qui s'élevaient de toutes parts. Les soldats avaient des drapeaux qui représentaient Darnley mort, couché sous un arbre dans le verger, et Jacques à genoux, invoquant la colère divine avec ces paroles : Juge et venge ma cause, ô Seigneur! Dès que la reine passait près de l'un de ces drapeaux, on le lui portait au visage. Elle s'évanouit plusieurs fois. Menée ainsi à Édimbourg, elle traversa la ville à cheval dans un costume en désordre, la robe dénouée, le manteau déchiré, le front ruisselant, les yeux hagards, parmi les malédictions du peuple et les huées des soldats. Elle fut gardée chez le lord prévôt. La tapisserie de sa chambre, exécutée par des artistes d'Arras, si célèbres au XVIe siècle, représentait une grande chasse, et attira l'attention de Marie. « Les chasseurs, dit-elle, ce sont mes rebelles, et ils ont pour gibier une reine. » — Elle parut, raconte un contemporain, à sa fenêtre qui donnait sur Highgate, s'adressant au peuple d'une voix forte, et disant comme elle avait été jetée en prison et enlevée par ses propres sujets. Elle se présenta à cette fenêtre plusieurs fois, dans un misérable état, ses cheveux épars sur ses épaules et sur son sein, et la plus grande partie de son corps nue jusqu'à la ceinture.

La même bannière outrageante fut déployée devant cette fenêtre, et acheva d'exaspérer la reine. Elle jura de ne pas laisser pierre sur pierre dans cette cité anarchique.