Son exaltation n'avait pas de bornes. Elle s'agitait comme une lionne blessée et prise au piége. L'amour que la présence de Bothwell faisait quelquefois si âpre, les regrets de l'absence lui avaient rendu son charme infini. Les inquiétudes sur la vie, sur la sûreté du duc, les colères contre cette soldatesque et contre cette populace, l'humiliation de son honneur, la majesté violée, les lords devenus ses maîtres, et, par-dessus tout, les élans de son cœur, de son âme et de ses sens de feu, lui ôtaient toute faculté de dissimulation ou d'habileté. Elle sortait tout à coup de longs silences, et elle s'écriait : « Traîtres et doubles traîtres à Dieu et à moi! je vous ferai tous torturer, pendre et crucifier. » Elle rudoya Ruthven de paroles, et touchant de la main le brassard de Lindsey : « Par cette main royale, dit-elle, j'aurai votre tête pour ce jour! »

Lethington essaya d'avoir un entretien avec Marie, dans l'intention de la subjuguer par sa jalousie même contre l'ancienne femme de Bothwell.

Lethington ayant marché le long du corridor voisin de la chambre de la reine, dans la maison du lord prévôt, la reine le reconnut à travers un vitrage intérieur, et l'appela par son nom. C'est ce que voulait Lethington. Marie releva un peu le vitrage, et, s'appuyant sur le châssis : — De quel droit, dit-elle à Lethington, me tenez-vous captive, loin de mon mari, mon seul bien, moi qui suis sa femme légitime et votre souveraine? — Madame, reprit doucement Lethington, renoncez à ce malheureux. Nous sommes, nous, vos vrais amis, et lui, il vous renie dans ses lettres à la sœur du comte de Huntly. — Que contiennent-elles, ces lettres? s'écria Marie. — Elles expriment la plus vive tendresse pour la comtesse de Bothwell. Le duc lui écrit qu'il l'aime toujours, qu'elle n'a pas cessé d'être sa femme, et que la reine n'est que sa concubine. — Il a écrit cela? dit Marie avec emportement. Ah! si j'en étais sûre!… Mais non, reprit-elle en gémissant, vous êtes des imposteurs, et, non contents de me disputer mon trône, vous cherchez à m'enlever mon amour. » Et toutes les passions de la reine se fondant en larmes, en attendrissement : — Lethington, dit-elle, mon cher Lethington, toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je leur pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau avec le duc, avec celui que j'ai épousé de leur aveu à Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots où le vent et la fortune nous conduiront. »

La diplomatie de Lethington s'étant brisée contre cette explosion de l'amour, il ne s'opposa plus aux desseins violents contre la reine. Elle se coucha quelques heures, et se releva pour écrire une longue lettre à Bothwell. Cette lettre, dans laquelle elle nommait le duc son cher cœur, fut interceptée, et les lords confédérés, redoutant peut-être un de ces brusques revirements de popularité que le malheur provoque, irrités d'ailleurs les uns de la tendresse, les autres des fureurs de la reine, se hâtèrent de la juger. Sa captivité fut résolue. Elle fut menée à Holyrood, où on lui permit une halte d'une heure ; puis elle repartit, sous une escorte de quatre cents hommes d'armes, pour le château de Lochleven. Morton et Atholl l'accompagnèrent à quelque distance, et furent remplacés dans cette séditieuse mission par Ruthven et par Lindsey. Indépendamment de ces quatre seigneurs, ceux qui signèrent l'ordre d'emprisonnement furent les comtes de Marr, de Glencairn, les lords Sempill, Graham, Sanquhar et Ochiltree.

Marie Stuart fut transférée dans le château de ce farouche Robert Douglas qui avait épousé la mère du comte de Murray. William Douglas, frère utérin de Murray et cousin de Morton, en était le seigneur depuis la mort de son père. Ce château situé sur le Lochleven, près de la plaine de Kinross, en face des derniers sommets du Ben Lomond, ressemblait beaucoup à une forteresse, et les maîtres de cette demeure féodale étaient moins des hôtes que des geôliers.

Lady Douglas, de l'illustre maison de Marr, et qui, par sa naissance autant que par sa beauté, pouvait prétendre à la main de Jacques V, son séducteur, n'avait jamais pardonné à Marie de Guise de lui avoir été préférée. Son fils bien-aimé, le régent, n'était que le fils de son déshonneur. Sa haine n'était pas éteinte après tant d'années, et elle allait poursuivre, par des persécutions cruelles, dans sa prisonnière, l'infortunée et auguste fille de sa rivale et de son amant. Une autre cause de l'animosité violente que nourrissait lady Douglas de Lochleven contre la reine, c'était le catholicisme. Marie le professait avec une ardeur qui blessait le fanatisme de lady Douglas, l'une des plus zélées enthousiastes de Knox et de sa doctrine.

A ce moment de l'histoire d'Écosse, la commisération gagne jusqu'à du Croc, ce diplomate si impassible, si résolu à se tenir en équilibre, comme une balance, entre les partis, bien avec la reine, bien avec les seigneurs, l'homme des calculs et des temporisations. Un cri de pitié lui échappe enfin : « Je prie Dieu qu'il conseille ce pauvre royaume, qui est aujourd'hui le plus affligé et tourmenté royaume que ce soyt soubs le ciel. »

Élisabeth, elle aussi, eut un instant d'émotion, non comme femme, mais comme reine. L'ébranlement du trône de Marie Stuart lui semblait une insulte à tous les trônes. Elle dépêcha Trokmorton en Écosse, pour négocier dans l'intérêt de Marie avec les lords confédérés. Trokmorton était un diplomate d'une habileté supérieure. Il tenta tout ce que peut tenter le génie de la conciliation ; mais il avait contre lui la politique des lords confédérés, l'opinion publique de l'Écosse et l'indomptable passion de Marie.

Il écrivait d'Édimbourg, le 14 juillet 1567, à Élisabeth :

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