« De Lochleven, le 1er mai 1568.
« Madame, je vous envoye ce porteur pour l'occasion que j'écris au roy vostre fils. Il vous dira plus au long, car je suis guestée de si près, que je n'ay loisir que durant leur disner, ou quand ils dorment, que je me relesve : car leurs filles couschent avec moy. Ce porteur vous dira tout. Je vous supplie lui donner crédit et le fayre récompancer autant que m'aimés. Je vous supplie d'avoir tous deux pitié de moy ; car si vous ne me tirés par force, je ne sortiray jamays.
« Marie, R. »
Malgré ses malheurs et ses douleurs, malgré les outrages dont elle avait été abreuvée, les colères dont elle avait été poursuivie, Marie n'avait pas désappris de séduire. Elle sut inspirer une ardente passion à George Douglas, le plus jeune frère du laird de Lochleven. Elle lui donna même l'espérance de faire casser son mariage avec Bothwell en alléguant la violence, et de l'épouser ensuite, s'il devenait son libérateur. Douglas, éperdument amoureux, et qui avait ses entrées libres à Lochleven, essaya vainement d'en tirer Marie. Convaincu de trahison, il s'évada du château, mais il ne renonça pas à son dessein.
Marie, de son côté, fit bien des tentatives d'évasion. L'ambassadeur anglais Drury en raconte une à Cecil :
« Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper, grâce à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle s'y prit ainsi : la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois ; et la reine, suivant ce qui avait été convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château et entra dans la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques instants, un des rameurs dit en riant : « Voyons donc quelle espèce de dame nous avons là? » Il voulait en même temps découvrir son visage. Pour l'en empêcher elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et leur blancheur, qui firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle parut peu effrayée. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers de la conduire à la côte ; mais, sans faire attention à ses paroles, ils ramèrent aussitôt en sens contraire, lui promettant le secret, surtout envers le lord à la garde duquel elle était confiée. Il semble qu'elle connaissait le lieu où, une lois débarquée, elle se serait réfugiée, car on voyait et l'on voit encore rôder dans un petit village nommé Kinross, près des bords du loch, George Douglas, avec deux serviteurs de Marie jadis très-dévoués, et paraissant l'être toujours. »
Elle avait en effet des intelligences au dedans et au dehors de sa prison. Après la fuite de George Douglas, un de ses jeunes parents, son confident, qu'on appelait le petit Douglas, et qui était amoureux aussi de la reine, bien qu'il ne fût âgé que de seize ans, réussit là où son ami George avait échoué. Cet enfant hardi, fier de son dirk de montagnard, la première arme qu'il eût portée, heureux de la confiance de la reine, la première femme qu'il eût aimée, déroba les clefs du château à l'heure du souper, et, pendant que les geôliers reposaient, il ouvrit à Marie les portes qu'il referma sur les gardes (2 mai 1568). Il avait eu soin d'allumer un fanal à l'une des fenêtres les plus élevées de la forteresse pour avertir ses amis. Il conduisit la reine déguisée dans un petit bateau qui les attendait. Il jeta les clefs dans le lac. La reine priait mentalement le Dieu qui commande aux vents et aux flots, tandis que les rames battaient, semblables à des ailes, et entraînaient la barque légère. Marie, comme pour reprendre possession du sceptre, cueillit un lis sur les eaux et un chardon sur la rive où elle eut bientôt abordé. Ces plantes étaient le double emblème de ses deux royautés en France et en Écosse.
George Douglas et John Beatoun erraient dans les environs depuis quelque temps. Ils étaient couchés parmi les herbes, lorsqu'ils aperçurent le signal convenu et la barque voguant vers eux. Ils se levèrent et coururent la recevoir avec des transports de joie.
Peu d'instants après le débarquement de Marie, un cor se fit entendre au loin. « Ce sont, dit John Beatoun, nos amis qui ont aussi aperçu le signal. — Oui, oui, s'écria la reine qui avait écouté d'abord avec inquiétude, oui, c'est Claude Hamilton. Je le reconnais, ajouta-t-elle en se tournant vers George Douglas, comme l'un de vos ancêtres, lord James, reconnut la présence inattendue de son souverain, mon glorieux aïeul Robert Bruce, aux sons trois fois répétés du cor d'ivoire du héros. »
Marie ne se trompait pas. C'était lord Claude Hamilton qui, averti par un de ses espions et par le fanal, rejoignait la reine avec une troupe nombreuse. Il la conduisit à West-Niddrie, château de lord Seaton.
Le lendemain elle arriva au château d'Hamilton et y révoqua solennellement son abdication. Les comtes d'Argill, d'Eglington, de Rothes, les lords Somerville, Herries, Ross, Yester et un grand nombre d'autres s'empressèrent de la reconnaître comme reine. M. de Beaumont, envoyé de Charles IX, se rendit aussi près d'elle au milieu de ce mouvement chevaleresque.
Ce fut d'Hamilton que Marie Stuart convoqua tous les seigneurs qu'elle croyait fidèles. Ils devaient être pourvus de tentes de campement et de vivres pour vingt jours.