Dans un moment où la fortune était douteuse, il courut à l'aile droite de la garde du régent. Suivi de Lindsey, de Ruthven, et de quelques autres seigneurs intrépides qu'il avait autour de lui, il arrêta cette aile qui allait plier, et il l'entraîna dans la mêlée en lui communiquant son élan. Il rétablit le combat, et prépara ainsi une seconde fois la victoire. Le comte de Morton la décida par une manœuvre que ses adversaires étaient incapables de prévoir, tant leur furie les aveuglait! Il tourna la colline et les prit en flanc. Dès lors, entre deux feux, entre deux forêts de lances, l'armée de la reine se dispersa, malgré la valeur fabuleuse de toute cette chevalerie. Il y avait là des bras et des cœurs ; il n'y avait pas une tête. L'infortunée Marie fut témoin de cette défaite. Elle y assista dans un flux et un reflux de découragement et d'espérance, et dans une angoisse inexprimable, de la galerie du château de Cathcart, situé à quelques milles du château de Crookston, qui appartenait au comte de Lennox, et où elle avait passé les meilleurs jours de son mariage avec Darnley.
Le chef qui, dans cette journée, eut les illuminations les plus vives, et qui se multiplia le plus sur tous les points menacés, Kirkaldy de Grange, était atteint depuis quelques semaines d'une fièvre qui avait épuisé ses forces. Le matin de la bataille, il se fit habiller et armer par son frère et par son écuyer. Ils hésitèrent d'abord, le suppliant de ne pas monter à cheval dans l'état où il était. Kirkaldy insista avec autorité, et ils obéirent à regret. Quand il fut revêtu de sa cotte de mailles et ceint de son épée, Kirkaldy se trouva mieux. Il s'avança lentement jusqu'à son cheval. Il était néanmoins si chancelant qu'il fallut le mettre en selle, et que son frère et son écuyer se placèrent à ses côtés avec une sollicitude inquiète. Lorsqu'il eut gravi la colline au sommet de laquelle il devait faire des dispositions si heureuses, le champ de bataille, puis les éclairs et le cliquetis des glaives, le bruit de l'artillerie, l'odeur de la poudre, lui communiquèrent une vigueur nouvelle. Il respira fortement, et une vieille chronique presbytérienne dit que son souffle ressemblait à un hennissement. Il eut de rapides frissons, de courts tressaillements, durant lesquels l'ange de la guerre le secoua si puissamment, que la violence de ses émotions et l'agitation de tous ses esprits le guérirent. La même chronique remarque, dans un étonnement superstitieux, que le cheval de Kirkaldy de Grange comprit toutes ces phases diverses des souffrances et du rétablissement de son maître ; qu'il le ménagea d'abord, mesurant son pas avec un tact presque humain, et qu'il l'emporta plus tard au gré de tous les essors de l'âme héroïque qu'il semblait reconnaître, deviner et seconder.
Kirkaldy de Grange fut le héros le plus pur de cette journée mémorable, car un égoïsme machiavélique absorbait Morton, et l'ambition, une ambition trop personnelle, altérait chez Murray le zèle du bien public.
Cette victoire fut complète. Les talents supérieurs de Murray, de Morton, et surtout de Kirkaldy de Grange, prévalurent sur les prouesses chevaleresques des partisans de la reine. L'étoile de Marie pâlit et sombra. La mêlée de Langside fut un oracle du dieu des armées. Il prononça sur ce petit champ de bataille, jonché seulement de trois cents morts, que l'Écosse serait protestante, que Marie n'aurait désormais pour royaume qu'une prison, pour trône peut-être qu'un échafaud.
LIVRE VIII.
Marie s'enfuit jusqu'à Galloway. — Elle s'arrête à l'abbaye de Dundrennan. — Elle aborde en Angleterre. — Hésitation d'Élisabeth. — Elle refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit justifiée. — Lettres. — Marie Stuart prisonnière. — Élisabeth arbitre entre les seigneurs écossais et leur reine. — Conférence d'York. — Conférence d'Hampton-Court et de Londres. — Élisabeth refuse de se prononcer. — Elle garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son or. — Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse. — Régence de Murray. — Sa mort. — Guerre civile en Écosse. — Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine. — Prise de Dumbarton par les partisans du roi. — L'archevêque de Saint-André pendu. — Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à tour régents. — Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans le château d'Édimbourg. — Prise du château. — Mort de Lethington. — Mort de Kirkaldy de Grange. — Le régent enrichi. — Le roi affermi. — Giordano Bruno. — Knox. — Les luttes du réformateur. — Son courage indomptable. — Son portrait. — Sa mort. — Sa maison au sommet de la Canongate. — Iniquités de Morton. — Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le régent. — Procès de Morton. — Son exécution. — James Douglas venge le comte de Morton. — Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart.
Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis s'enfuirent comme elle.
La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur ; le désert où nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant, tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite et la honte en arrière, les périls et les piéges en avant, tel était son triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes inhabitées qui ne fissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle parvint avec un cortége dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes.
Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir pendant la captivité de Lochleven, entraîna Marie. Ses propres États lui étaient fermés par la haine ; l'Espagne, l'Italie et la France, par la mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway, et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur.
A ÉLISABETH.
« De Workington, 17 mai 1568.
« Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis jamays osé aller que la nuict… »