Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel.

A LA REINE ÉLISABETH.

« De Carlisle, 28 mai 1568.

« … Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés vous que je vous envoyés mon cœur en bague ; je vous aporte le vray et corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud. »

Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales : ou relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants secours ; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir comme elle y était entrée, selon son bon plaisir.

Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra facilement à cette princesse que Marie, libre, était un embarras immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un instrument de Philippe II ; en France, des Guise ; en Italie, du Pape ; en Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle : la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, mais elle était convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vît, même un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Élisabeth, en abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison d'État.

Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un prétexte à ses sinistres desseins.

Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord Scrope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais ralliés au jeune roi Jacques VI.

Marie fut transportée d'indignation ; mais établie déjà dans le château de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide arbitrage.

Marie faisait ses réserves :

A ÉLISABETH.

« De Carlisle, 15 juin 1568.

« … Hélas! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez? Ostez, Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de ma vie (le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée), mais recouvrer mon honneur et avoir support à chastier mes rebelles, non pour leur respondre à eulx comme leur pareille.

« … Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations, mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers vous de bonne voglia, non en forme de procès avec mes subjectz. Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle.

« Marie, R. »

Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence, cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive.