Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers cette époque à Philippe II :
« La pièce que la reine habite est obscure ; elle n'a qu'une seule croisée garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des districts de la frontière de Carlisle ; la reine n'a auprès d'elle que trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre. »
Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. Elle écrivit à Catherine de Médicis ; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.
Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.
« De Carlisle, 21 juin 1568.
« Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.
« La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre XX et douze mille à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser ; et toutes foys tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.
« Votre humble et obéissante niepce,
» Marie, R. »
Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières d'Écosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue.
A LA REINE ÉLISABETH.
« De Carlisle, 5 juillet 1568.
« … Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye : car je ne suis un enchanteur, mais vostre sœur et cousine… Je ne suis de la nature du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.
« Vostre bonne sœur et cousine,
« M., R. »
Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser. Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.
Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.
Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y perdit sa peine.