Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de son sang et dit : « Faisons cette libation à Jupiter libérateur. » Puis s'adressant au questeur, il ajouta : « Regarde, jeune homme, tu es né dans un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de courage. Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam expediat constantibus exemplis. »

Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait. On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort. Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents!

Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie publique?

Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit, sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était dans l'anxiété ; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy. Ils offrirent bien plus : leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut : « La mort! »

Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange : « Je le savais d'avance, dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de braves amis. » Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour marcher au supplice. « C'est notre dernier combat, dit-il à son frère James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement, mais nous ne la démentirons pas. » Arrivé au lieu de l'exécution, à la croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua d'entretenir avec une mâle douceur.

Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord portée comme un message, s'accomplît : « De Grange, écoute-moi, toi que j'ai aimé ; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher ; je t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le soleil ardent. »

Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule, Kirkaldy, « cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille, » subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus chère à l'Écosse cette sublime mémoire.

Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent par pitié. Ce furent les derniers Romains… les derniers Écossais de Marie. Ultimi Scotorum, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second comme diplomate ; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.

On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang.

Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des bijoux de la reine.