« … Je les ay… demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre craindre qu'il les veuls desrober ; car il fait mourir ceulx qui les avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit ; en quoy se manifeste trop évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper, afin d'en avoir sa part ; ayant asses faict paroistre par aultres demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine. »

La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent, affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton, maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour Élisabeth et à ses propres iniquités ; ferme du reste dans l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.

Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit en politique, soit en religion.

Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.

Il formula et imprima ces maximes hardies :

« … La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai : l'évidence.

« L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos pensées. Voilà l'autorité véritable. »

Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la philosophie pure et transcendante : la substance, selon lui, de toutes les formes, leur flambeau immortel.

Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'Être absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie.

Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes, le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde ; non, le Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et matière, s'épanche avec indifférence comme une mer trop pleine en torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime.