Bruno s'était donc fait l'orateur et l'aventurier du platonisme d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique. Ses traits étaient d'une noblesse un peu sauvage, et son sourire eût donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le cratère du Vésuve au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable, il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur. Génie toujours ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des idées, le réveilleur (excubitor), éclatant comme la lumière de son pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair, mystérieux comme l'infini.
Par quel hasard ce belliqueux poëte s'éprit-il un instant de Knox, ce sectaire convaincu?
Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si populaires alors par toute l'Europe.
Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne n'avait crié plus haut que Knox anathème sur le pape. Bruno, qui appelait le pape le cerbère à la triple couronne, applaudit à Knox, qui l'avait appelé si souvent l'Antechrist.
Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maître. Je l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut Platon.
Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là.
Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la philosophie au platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel. Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux Virgile, le cygne de la tradition.
Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants, discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la réforme.
Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis transféré à Rome dans les cachots du saint-office, il préféra la mort à la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses juges : « Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous épouvanter plus que moi-même. » Et il monta sur son bûcher du champ de Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans l'action comme dans la pensée.
Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à Édimbourg, il continua de combattre pour la liberté politique et religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de Dalkeith, qu'on appelait l'Antre du lion.