Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un faible revenu et des priviléges limités, mais il usurpait pour lui-même tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde terreur à toute l'Écosse.

Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, paraît menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe, fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la physionomie de Knox ou du Destin? On pourrait douter.

Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des fatigues et des labeurs.

Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible vénérée ; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air de l'église paroissiale. « Il était alors faible et cassé, écrit un ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas. »

Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se relever dans sa petite maison d'Auld Reekie, la vieille enfumée, comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur. Son intelligence resta ferme comme sa foi, et son accent austère comme le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un tel lutteur :

« Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il fût, je l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères, combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas. »

Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé, assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le fort des forts d'Israël, comme un Judas Machabée qui s'était servi du glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau. Il s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nommé régent du royaume, les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à cette inscription qui fut gravée sur son tombeau :

Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme.

Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni de la prison, ni du billot, et qui peut-être, sans le savoir, avait désarmé la tyrannie en la bravant.

Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une nation éphémère et une Église indestructible.