J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux, le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson, représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi, bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile, d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses divines et humaines hors une seule : le pouvoir.
Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une vengeance.
La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques.
Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta sur le seuil ; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'Arran, et lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart, et lui cria d'une voix forte : « N'es-tu pas l'indigne favori James Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton? » Stewart étonné ne répondit point. « Viens-tu payer ta dette à James Douglas et à sa maison? — Quelle dette? reprit Stewart. — Quelle dette? s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas une seule goutte du sang de Morton. » En achevant ces mots, Douglas s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise, glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas, sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald. Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des Douglas.
Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et ne s'éteignait pas avec eux ; elle embrasait la famille et décimait les générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies ; et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre d'empoisonnements, d'assassinats et de rapines. La justice semblait s'être retirée de cette terre maudite, la miséricorde était muette, et la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime comme dans un élément en fureur.
Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes les calamités de son royaume.
Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril jusqu'à la vieillesse ; son éducation par le pamphlétaire Buchanan ; la haine de Jacques pour le catholicisme ; son indifférence pour la mère qui l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses ; sa vénération pour la fille de Henri VIII, qu'il appelait la grande reine Élisabeth.
Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à la régence et à Jacques ; l'impuissance de Seaton et de George Douglas, ses libérateurs de Lochleven ; la résistance sublime et les trépas romains de Kirkaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs.
Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies, surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth, vivait.
Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans la main de l'Histoire!