Marie Stuart s'effarouchait à chaque changement de demeure. Tant de résidences sinistres troublaient son imagination. Tristes châteaux, pour la plupart bâtis en bois et semblables à des carènes de vaisseau renversées ; sombres monuments malsains, humides, ouverts à tous les vents, pavés de froides dalles, enfumés plutôt qu'échauffés, et où la lumière pénétrait à peine! Car, à l'époque dont nous retraçons l'histoire, les carreaux de verre étaient un luxe rare, et lorsque les nobles arrivaient à l'un de leurs manoirs, on s'empressait de replacer dans les châssis les fenêtres soigneusement serrées pendant l'absence des seigneurs. J'ai exploré avec un soin douloureux, tantôt les donjons habités par Marie Stuart, tantôt leurs ruines, tantôt leur emplacement, séjours de deuil, où son corps souffrit mille incommodités, où son âme éprouva des tortures sans nom! J'ai sondé en gémissant un monde de désolation et une région d'angoisses.
Cette tâche cruelle, Marie Stuart l'a aplanie et en quelque sorte accomplie elle-même. Elle a été mon meilleur guide dans ces sépulcres vivants de la captivité, dont elle a décrit les tourments avec le sang de son cœur. Elle a tracé heure par heure la carte de ses tempêtes et de son naufrage. Comme un navigateur dans son journal, elle a noté dans ses lettres tous les écueils, tous les rochers contre lesquels elle s'est meurtrie tant d'années avant d'être engloutie.
Lamentable destinée!
Descendue des plateaux de son pays natal, Marie n'avait pas renoncé aux belles demeures de ses pères, à Craigmillar, à Falkland, à Stirling, à Holyrood. Elle rêvait de ses lacs, de ses bruyères, de ses montagnes, de sa mer de Dunbar qu'elle aimait, qui avait mêlé son bruit aux déclarations enflammées de Bothwell, et qui avait soustrait le malheureux comte à la fougueuse poursuite de Kirkaldy.
Marie ne se résigna pas à l'Angleterre, dont elle ne convoitait que le trône. Maintenant les hauts fourneaux qui sifflent, l'espace qui flambe, les trains de fer qui sillonnent tous les comtés avec de longs panaches de fumée et des hennissements rapides, offriraient du moins une image de fuite. Sous Élisabeth, au contraire, point de grands chemins, des sentiers difficiles, des voyages équestres, des communications traversées de mille obstacles. Voilà ce qui contristait Marie au delà de ses châteaux forts, dans le trajet de ses prisons. Du reste, lorsqu'il ne lui était pas durement interdit de sortir pour la promenade, elle rencontrait invariablement des horizons monotones de paix et d'idylle, quand elle portait l'enfer dans son cœur ; des prairies coupées de ruisseaux, couvertes de moutons et de bœufs ; des haies agrestes toutes semblables aux clôtures d'un jardin ; des champs de blé, d'avoine ; quelques bois, des cottages de briques revêtus de fleurs, et baignés par les rosées, par les brumes, par le cours des innombrables rivières. Jamais les rocs escarpés, les cimes sublimes, les demeures libres ; toujours l'aspect d'une plaine, d'un parc anglais. Tout au plus quelques échappées de vallon, quelques monticules jetés çà et là comme des dunes de verdure, et d'où elle n'apercevait, lorsqu'il lui était permis de les gravir avec son escorte, ni un sauveur, ni un ami. Telle est la vie qu'Élisabeth avait préparée à celle qui était venue se livrer à sa générosité, et qu'elle appelait sa bonne sœur.
Marie Stuart fut retirée de Wingfield et replacée le 21 septembre à Tutbury. Les précautions continuèrent autour d'elle et l'oppression redoubla.
Elle essaya d'adoucir Élisabeth ; elle lui écrivit :
Octobre 1569.
« Voyant la rigueur augmenter jusques à me contraindre de chasser mes pauvres serviteurs, les forcer de se rendre entre les mains de mes rebelles pour estre pandus, et encores la deffance que je ne reçoyve lettre, ni message, ni de mes affayres d'Écosse, ni mesme de celles de France, ni du portement des princes, mes amys ou parents, qui s'atandent, comme j'ai fayct, à vostre faveur vers moy, au lieu de laquelle l'on m'a interdy de sortir, et m'est-on venu fouiller mes coffres, entrant aveques pistollets et armes en ma chambre… Et espérant que considérerés ces miennes lamentations et requestes selon consciance, justice, vos loix, votre honneur et satisfaction de tous les princes chrétiens, je priray Dieu vous donner heureuse et longue vie et à moy meilleure part en vostre bonne grâce, qu'à mon regret j'apersois n'avoyr par effect.
« Vostre affectionnée troublée sœur et cousine,
« Marie. »
Cette fois, les sévérités d'Élisabeth n'étaient pas sans excuse.
Marie avait complétement triomphé des scrupules du plus illustre de ses juges d'York, et inspirait un violent amour au duc de Norfolk. Plus que jamais il désirait l'épouser. Le comte d'Arundel, lord Lumley, le comte de Pembrock, le soutenaient. Leicester et Cecil eux-mêmes avaient semblé favoriser un moment le mariage du duc, afin peut-être de surprendre ses secrets et de les trahir.