De tous les complices de ce guet-apens infâme, traîtreusement dressé par une reine contre une reine, et qui promettait la liberté pour donner la mort, le moins coupable, certes, fut le comte de Marr. Il rêvait un jugement, une exécution publique. Il espérait, à l'aide de trois mille Anglais qui devaient assister à cette exécution, réduire le château d'Édimbourg et tous les rebelles. Il pensait que le prétexte sérieux étant enlevé, par l'immolation de Marie, à la guerre civile, il pourrait en éteindre jusqu'à la dernière étincelle, et assurer le repos à l'Écosse qu'il adorait, le sceptre à son pupille, le jeune roi, qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Voilà ses illusions. Voilà le mirage que Morton, son tentateur, fit briller à ses yeux pour l'égarer. Mais quand le régent eut quitté Dalkeith et n'entendit plus Morton, quand il se trouva seul avec son cœur, il sentit un grand remords, et le remords anticipé du seul crime où il eût jamais trempé, s'exaltant jusqu'au désespoir, le tua en deux jours. Sa vie ne fut donc abrégée ni par le poison, comme plusieurs l'ont conjecturé, ni par la fatigue du gouvernement et des affaires, mais par le remords ; et son étoile d'honnête homme permit que ce crime, auquel il avait consenti, manquât et s'expiât à la fois par son propre trépas. La Providence récompensa ainsi une longue vie d'honneur et d'humanité, en retirant de ce siècle de fer le comte de Marr avant qu'une goutte de sang eût taché ses mains.
Le comte de Marr, malgré sa faute, fut un caractère vraiment chrétien. Il essaya d'invoquer la toute-puissance de la loi contre les attentats publics et privés. Mais cette digue de la justice, qu'il élevait si péniblement, rompait toujours sous le torrent des crimes. Investi du pouvoir suprême, et d'une conscience si délicate qu'il se tenait pour responsable de tout le mal qu'il n'empêchait pas, il mourut inconsolable d'avoir failli lui-même, et de n'avoir pu, durant sa courte administration, diminuer les désordres, les spoliations, les assassinats qui désolaient sa patrie.
La mort du régent sauva Marie Stuart. Des événements nouveaux et l'affaiblissement de la première impression causée par les massacres de France, éloignèrent l'année, et changèrent les formes du meurtre arrêté dans le cœur d'Élisabeth. Marie ignora probablement le péril, et n'entrevit pas la hache nue qui avait passé si près de son cou. Gardée plus étroitement pendant les cinq mois qui suivirent la Saint-Barthélemy, aucune lettre d'elle ne nous est parvenue de cette époque où sa tête fut offerte, acceptée, marchandée entre une reine et des hommes d'État éminents, dont la correspondance nette, ferme, sans détour comme sans entrailles, prouve qu'en faisant une chose utile, ils croyaient accomplir une chose assez juste. Cette correspondance, publiée par M. Patrick Fraser Tytler, est conservée dans les archives de Londres. Précieuses collections, monuments de vérité, qui d'abord se taisent, mais qui parlent enfin à certaines heures, et qui révèlent à la postérité les énigmes des temps, pour l'éternelle honte des coupables, pour l'enseignement des générations!
LIVRE X.
Vie de Marie Stuart au château de Sheffield. — Ses correspondances. — Ses habitudes. — Ses espérances. — Sa petite cour. — Son esprit. — Sa grâce. — Sa générosité. — Elle redouble de ferveur religieuse. — Ses lectures. — Ronsard. — L'Heptaméron de la reine de Navarre. — Plutarque. — L'Imitation de Jésus-Christ. — Le Psautier. — Livre d'heures. — Besoin d'émotions douces. — Elle s'entoure d'oiseaux et de chiens. — Lettres. — Tyrannie d'Élisabeth. — Ses cruautés. — Sa parcimonie. — Son espionnage envers la reine d'Écosse. — Jacques VI prisonnier des seigneurs écossais. — Marie indignée. — Sa lettre à Élisabeth. — Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury. — Lettre satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre. — Lady Shrewsbury rétracte ses calomnies devant le conseil privé. — Marie Stuart transférée à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de Sommers. — Aggravation de captivité. — Élisabeth. — Les Guise. — Philippe II. — Les papes. — Jacques VI. — Catherine de Médicis. — Henri III. — Vanité de la confiance de Marie Stuart dans les princes.
Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème.
Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double restauration : la sienne et celle du catholicisme dans la Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme par ses trois grands alliés naturels : le roi de France, le pape, et le roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti ; mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier, c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son Dieu.
Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des trahisons ; et, en attendant, elle souffrait.
Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques, des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles ; et cependant, écrivait-elle, « c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en avant, plus j'en suys folle mère. »
N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers, en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté ; du désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des présents autour d'elle, à préparer des surprises ; et rien ne lui était si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans elle.