Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse, entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois. On reconnaissait toujours la même Marie Stuart « attrayante au possible, » selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial. Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en ce temps-là, « gentilfame. »

Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale, c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait les catholiques de croître, de persister dans la foi ; et les protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs bons instincts et de leur bonne race.

Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de l'Église. Elle avait bien « assez de restes de latin » pour comprendre ; mais ses serviteurs?

« Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je voudroys avoir pour fournir mes gens ; et pour ce qu'il y a un édict qui défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons autant de loisir quasi que les religieux. »

Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour. Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient dans toutes ses demeures.

On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle cherchait à imiter le tour et l'harmonie.

Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et elle s'amusait des Nouvelles de la bonne Marguerite, qui, malgré le préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart la poésie du plaisir.

La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux.

L'Imitation de Jésus-Christ, ce livre qu'un ange semble avoir écrit pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité. Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis :

Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous.

La nuit j'ai veillé solitaire comme le passereau sur son toit.

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Mes jours ont décliné comme l'ombre, et j'ai séché comme l'herbe du faneur.

La langue de l'impie et du fourbe s'est déchaînée contre moi.

La perfidie est sur les lèvres de mes agresseurs ; ils ont rugi contre moi, ils m'ont fait une guerre d'iniquité.

Que le méchant règne sur mon ennemi! que Satan se dresse à sa droite!

Que son nom s'oublie en une seule génération!

Que les forfaits de ses pères revivent dans la mémoire du Seigneur, et que le péché de sa mère demeure ineffaçable!

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