Elle écrivit à M. de Glasgow, son ambassadeur en France :

De Sheffield, 18 mars 1580.

« Acquittez moi d'un vœu que j'ai autrefoys fait pour mon filz ; c'est à sçavoir d'envoyer sa pesanteur de cire vierge, lorsqu'il nacquit, à Notre-Dame de Clery, et y faire faire une neufvaine. Outre laquelle je désire que vous faciez chanter une messe en la dicte église, par chascun jour, un an durant, et distribuer là, par chascun jour, treize trezains à treize pauvres, les premiers qui se présenteront de jour à aultre. »

Les passions cependant et les intérêts contraires suivaient leur cours.

Leicester, à l'exemple de la reine sa maîtresse, recevait les présents de Marie, lui renvoyait des compliments, des hommages de galanterie, et ne cessait de conseiller à Élisabeth de la faire mourir à huis clos. Ses collègues appuyaient ce conseil barbare. Élisabeth ne le repoussait pas, elle l'ajournait. Sa résolution était prise.

Elle préluda contre Marie à l'attentat suprême par mille attentats. Elle, qui avait le culte de la royauté, sa haine envers la femme lui fit oublier les égards que ses sujets mêmes devaient à une tête qui avait porté deux couronnes, et qui avait légitimement droit à une troisième. Les sévérités, les rudesses étaient recommandées aux gardiens de Marie. Ceux qui tempéraient de quelques adoucissements ces ordres sauvages, des grands seigneurs comme lord Scrope et lord Shrewsbury, étaient vivement réprimandés de leur politesse. Leur commisération, leur respect étaient des délits aux yeux d'Élisabeth, presque des trahisons. Il fallait être le tourmenteur de la reine d'Écosse pour plaire à la reine d'Angleterre.

Malgré les tolérances qu'amène l'intimité, Marie eut beaucoup à souffrir de la tyrannie imposée à ses geôliers grands et petits. Toute complaisance pour elle était punie ; toute méfiance, toute dureté, toute aggravation contre elle étaient récompensées à Greenwich.

Les châteaux qu'elle habita successivement, surtout Tutbury, furent si malsains, elle fut si exposée dans ces tristes séjours au froid, à la fumée, au vent, à l'humidité, sans parler de l'ennui qui empoisonnerait les plus charmantes résidences, qu'elle y contracta des infirmités précoces. Les ordonnances des médecins, les soins de ses serviteurs, les bains répétés de Buxton, furent impuissants à la guérir.

La parcimonie dans les dépenses de sa table et dans tout ce que payait Élisabeth était honteuse. La pauvre Marie était détournée du dégoût que lui inspirait cette avarice haineuse qui s'étendait à tout, par les inquiétudes, les soucis de sa propre sûreté. Toujours en peur d'être empoisonnée, ses maîtres d'hôtel, les Beatoun et Melvil, étaient des amis qui veillaient plus à sa vie qu'à sa maison. Et ce n'étaient pas des craintes chimériques. Plus d'une fois ce lâche crime, nous l'avons dit, avait été conseillé par Leicester. Ce ne fut pas le désir qui manqua à Élisabeth ; ce fut l'audace. Elle redoutait les cours de l'Europe. Elle espérait une occasion où elle pût à la fois désaltérer son envie féroce et ne pas perdre sa réputation, ne pas compromettre son honneur. Bien différente de sa rivale, elle était prudente jusque dans l'assassinat, et elle songeait à préserver judaïquement son odieuse robe virginale de toute tache de sang.

Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées de jais ; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la Journée de Ravennes ; ses tapisseries mythologiques, reproduisant Méléagre et Hercule ; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur ; les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses camisoles de soie ; sa bassinoire d'argent ; les deux bassins d'argent où elle se lavait ; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles, ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants ; son miroir ovale garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or émaillé ; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent ; sa lampe de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie ; ses luths d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs de vermeil ; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se cachaient une femme et deux perroquets ; les portraits d'elle, de son père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise : toutes ces choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances d'Élisabeth!

L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France ; et par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa liberté, de son trône et de sa vie.