Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles), on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une religion du foyer.
Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle obéissait en frémissant.
On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards.
La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le sanctuaire de sa conscience.
On alla plus loin :
Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur à son fils celui qu'elle appelait « l'athée Buchanan, » et elle priait vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail intérieur ; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse.
Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde.
La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant, Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven, depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth, Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici.
Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques, embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il pleura. « Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa moustache ; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la barbe. » Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense.
Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise, de profondeur et de sonorité.