MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH.
Sans date (novembre 1584).
« Madame, selon ce que je vous ay promis et avés depuis désiré, je vous déclare, ores qu'avecques regret, que telles choses soyent ammenées en questions, mais très sincèrement et sans aucune passion, dont je prends mon Dieu à tesmoing, que la comtesse de Shrewsbury m'a dit de vous ce qui suit au plus près de ces termes. A la plupart de quoy je proteste avoir respondu, la réprimandant de croire ou parler si lissentieusement de vous, comme chose que je ne croyois point, ny croy à présent, cognoissant le naturel de la comtesse et de quel esprit elle estoit alors poussée contre vous.
« Premièrement, qu'un (le comte de Leicester) auquel elle disait que vous aviez faict une promesse de mariage devant une dame de vostre chambre, avoit couché infinies foys avecques vous… mais qu'indubitablement vous n'estiez pas comme les autres femmes, et pour ce respect c'estoit follie à tous ceulx qu'affectoient vostre mariage avec M. le duc d'Anjou, d'autant qu'il ne se pourroit accomplir, et que vous ne vouldriés jamais perdre la liberté de vous fayre fayre l'amour et avoir vostre plésir toujours avecques nouveaulx amoureux. Regrettant, ce disoit-elle, que vous ne vous contentiez de maistre Haton et un aultre de ce royaulme ; mays que, pour l'honneur du pays, il lui faschoit le plus que vous aviez non-seulement engagé vostre réputation avecques un estrangier nommé Simier, l'alant trouver de nuict en la chambre d'une dame que la comtesse blasmoit fort à ceste occasion-là, où vous luy revelliez les segrets du royaulme, trahissant vos propres conseillers avec luy ; que vous vous estiés desportée de la mesme dissolution avec le duc son maytre (le duc d'Anjou). Quant au dict Haton, que vous le couriez à force, faysant si publiquement paroistre l'amour que luy portiez, que luy mesmes estoit contrainct de s'en retirer, et que vous donnastes un soufflet à Killegrew pour ne vous avoir ramené le dict Haton, que vous aviez envoyé rappeler par luy, s'estant départi en chollère d'avecques vous, pour quelques injures que luy aviez ditte pour certains boutons d'or qu'il avoit sur son habit ; qu'elle avoit travaillé de fayre espouser au dict Haton la feu comtesse de Lenox sa fille, mays que, de crainte de vous, il n'i osoit entendre ; que mesme le comte d'Oxfort n'osoit se rappointer avecque sa femme, de peur de perdre la faveur qu'il esperoit recepvoir pour vous fayre l'amour ; que vous estiez prodigue envers toutes telles gens et ceulx qui se mesloient de telles menées, comme à un de vostre chambre, Georges, auquel vous aviez donné troys cents ponds de rente, pour vous avoir apporté les nouvelles du retour de Haton ; qu'à toutz autres vous estiez fort ingrate, chische, et qu'il n'y avoit que troys ou quatre en vostre royaulme à qui vous ayez jamays faict bien. Me conseillant, en riant extresmement, mettre mon fils sur les rangs pour vous fayre l'amour, comme chose qui me serviroyt grandement, et mettroyt M. le duc hors de quartier, qui me seroyt très préjudisiable si il y continuoit ; et, lui répliquant que cela seroyt reçu pour une vraye mocquerie, elle me respondit que vous estiez si vayne et en si bonne opinion de vostre beauté, comme si vous estiez quelque déesse du ciel, qu'elle paryroit sur sa teste de vous le fayre croire facillement et entretiendroit mon fils en ceste humeur.
« Que vous avyez si grand plésir en flatteries hors de toutes raysons que l'on vous disoit, comme de dire qu'on ne vous osoit parfois regarder à plain, d'aultant que vostre face luisoit comme le soleill ; qu'elle et toustes les aultres dames de la cour estoient constreintes d'en user ainsi ; et qu'en son dernier voyage vers vous, elle et la comtesse de Lenox, parlant à vous, n'osoient s'entreregarder l'une et l'autre de peur de s'éclater de rire des saccades qu'elles vous donnoient, me priant à son retour de tancer sa fille, qu'elle n'avoit jamays sceu persuader d'en fayre de mesme ; et, quant à sa fille Talbot, elle s'assuroyt qu'elle ne fauldroyt jamays de vous rire au nez. La dicte Talbot, lorsqu'elle vous alla fayre la révérance et donné le serment comme l'une de vos servantes, à son retour immédiatement, me la contant comme une chose fayte en raillerie, me pria de l'accepter pareill, duquel je feiz longtemps refus ; mays, à la fin, à force de larmes, je la laissay fayre, disant qu'elle ne vouldroyt pour toute chose au monde estre en vostre service près de vostre personne, d'autant qu'elle avoyt peur que, quand seriez en cholère, ne luy fissiez comme à sa cousine Skedmur à qui vous aviez rompeu un doibt, faysant à croire à ceulx de la court que c'estoit un chandellier qui estoit tombé dessubz ; et qu'à une aultre, vous servant à table, aviez donné un grand coup de couteau sur la mayn. En un mot, pour ces derniers pointz et communs petits rapportz, croyez que vous estiez jouée et contrefaicte par elles comme en comédie, entre mes fammes mesmes ; ce qu'appercevant, je vous jure que je deffendis à mes fammes de ne se plus mesler.
« Davantage la comtesse m'a aultrefoys advertye que vous voulliez appointer Rolson, pour me fayre l'amour et essayer de me deshonorer, soyt en effect ou par mauvais bruit ; de quoy il avoit instructions de vostre bouche propre : que Ruxby vint icy, il y a environ viij ans, pour attempter à ma vie, ayant parlé à vous mesme, qui lui aviés dict qu'il fist ce à quoy Walsingham lui commanderoit et dirigeroit. Quand la comtesse poursuivoit le mariage de son fils Charles avecque une des niepces de milord Paget, et que d'aultre part vous voulliez l'avoir par pure et absolue auctorité pour un des Knolles, pour ce qu'il estoit vostre parent, elle crioit fort contre vous, et disoit que c'estoit une vraye tyrannie, voulant à vostre fantaisie enlever toutes les héritières du pays, et que vous aviez indignement usé le dict Paget par parolles injurieuses ; mays qu'enfin, la noblesse de ce royaulme ne le souffriroit pas, mesmement si vous vous adressiez à telz aultres qu'elle cognoissoit bien.
« Il y a environ quatre ou cinq ans que, vous estant malade et moy aussy au mesme temps, elle me dict que vostre mal provenoit de la closture d'une fistulle que vous aviés dans une jambe, et que sans doubte vous mourriez bientost, s'en resjouissant sur une vayne imagination qu'elle a eue de longtemps par les prédictions d'un nommé John Lenton, et d'un vieulx livre qui prédisoit vostre mort par violence et la succession d'une aultre royne, qu'elle interprestoit estre moy, regrettant seulement que, par le dict livre, il estoit prédit que la royne qui vous debvoit succéder, ne régneroit que troys ans, et mourroit comme vous par violence, ce qui estoit représenté mesme en peinture dans le dict livre, auquel il y avoit un dernier feuillet, le contenu duquel elle ne m'a jamays voulu dire. Elle sçayt mesme que j'ay toujours pris cela pour une pure follie ; mays elle faisoit si bien son compte d'estre la première auprès de moy, et mesmement que mon fils espouseroit sa petite fille Arabella.
« Pour la fin, je vous jure encore un coup, sur ma foy et mon honneur, que ce que desubz est très véritable, et que, de ce qui concerne vostre honneur, il ne m'est jamays tombé en l'entendement de vous fayre tort par le réveller, et qu'il ne se sçaura jamays par moy, le tenant pour très faulx. Si je puys avoir cest heur de parler à vous, je vous diray plus particulièrement les noms, tems, lieux et aultres circonstances, pour vous fayre cognoistre la vérité, et de cessi et d'aultres choses que je réserve, quand je seray tout à faict asseurée de vostre amytié ; laquelle, comme je désire plus que jamais, aussy, si je la puis ceste foys obtenir, vous n'eustes jamays parente, amye, ni mesme subjecte, plus fidelle et affectionnée que je vous la seray. Pour Dieu, asseurez-vous de celle qui vous veult et peult servir.
« De mon lit, forçant mon bras malade et mes douleurs pour vous satisfayre et obéir.
« Marie, R. »
Ces révélations sanglantes, écrites par la reine d'Écosse d'un si vif élan de haine féminine, subsistent dans la collection de M. le marquis de Salisbury. Elles sont de la main de Marie Stuart. On ne saurait donc nier la lettre qui les énumère avec tant de témérité et de complaisance.
Plusieurs historiens doutent seulement que cette lettre ait jamais été envoyée.
On ne peut rien affirmer ; néanmoins deux motifs me portent à croire qu'elle parvint à Élisabeth : d'abord, l'audace naturelle de la reine d'Écosse, accoutumée aux extrémités, et qui ne s'arrêtait jamais au milieu d'une faute ou d'une passion ; puis, le ressentiment toujours croissant, depuis cette époque, de la reine d'Angleterre contre Marie Stuart. Quoi qu'il en soit, le comte de Shrewsbury accourut à Londres, et se plaignit à son tour devant Élisabeth. Il sollicita une décision de sa souveraine sur les bruits malveillants répandus par sa propre femme et par ses enfants. Élisabeth fit droit aux plaintes du comte. Traduits devant le conseil privé, lady Shrewsbury et ses deux fils se rétractèrent par serment, et reconnurent la pureté des rapports qui avaient existé entre le comte et sa prisonnière.
Ce dénoûment favorable à l'honneur de Marie Stuart ne laissa pas d'être fatal à son repos. De Sheffield où elle avait été détenue quatorze ans, elle fut transférée à Wingfield (8 septembre 1584), sous la surveillance provisoire de sir Ralph Saddler et de Sommers ; sa captivité devint plus dure et plus étroite ; elle devint aussi moins sûre. La parole du grand maréchal, la délicatesse du pair d'Angleterre, tels sont les deux abris qu'allait remplacer pour Marie Stuart l'arbitraire tantôt perfide, tantôt brutal, de légistes, de diplomates, de petits gentilshommes, que leur obscurité même sauvait de cette responsabilité héraldique dont le comte de Shrewsbury se sentait investi devant tous les princes de l'Europe.
Que faisaient cependant ces princes vers lesquels Marie tendait les mains? Ils s'étaient fatigués vite de l'infortune de la reine d'Écosse. Marie, elle, ne se lassait pas d'implorer, d'espérer.
Pauvre reine captive! aveugle dans les colères qu'elle soulevait, et dans les appels qu'elle adressait sur tous les points du continent!
Qui cherchait-elle à irriter, à exaspérer? Son ennemie implacable, Élisabeth, l'arbitre de sa vie et de sa mort!
Qui invoquait-elle?
Les Guise, qui l'avaient presque oubliée depuis qu'elle n'était plus un ressort de leur politique tortueuse ;