Philippe II, occupé ailleurs, et contre lequel grondaient sourdement la mer et les tempêtes ;
La papauté, violente amie sous Pie V, alliée indifférente et blasée sous Sixte-Quint, toujours nuisible à Marie ;
Jacques VI, un prince burlesque, faible et pédant, un fils dénaturé ;
Enfin, Catherine de Médicis et Henri III, qui, par la proximité de situation géographique, d'alliances soit de familles, soit de peuples, auraient dû être les premiers à secourir la reine d'Écosse, mais qui ne voulaient pas donner, par l'élargissement de l'auguste proscrite, un prestige de plus à la maison de Lorraine, rivale insolente de la maison de Valois.
La reine mère et le roi de France étaient d'ailleurs, par leur perversité, éloignés de tout devoir, de toute générosité, de toute grandeur, étrangers aux convenances du sang, aux amitiés légitimes, aux traditions, à la pitié, à la religion, aux sentiments humains.
Catherine était petite-nièce des papes Léon X et Clément VII, de vrais Médicis, les prodigues Mécènes de l'art, trop diplomates par les habitudes de leur esprit et de leur nation, trop païens par leur goût exquis de l'antiquité pour être les pontifes du Saint des saints.
La ruse, qui était le génie des oncles, fut le génie de la nièce.
Elle ressemblait beaucoup à Léon X, dont elle avait l'air calme et fin, la belle carnation, la complexion replète et un peu endormie. Mais les âmes montraient moins de parenté. Ce que le pape avait en bonté, en fantaisies, en facilité, en manéges, Catherine l'avait en ambition, en fourberie et en tragédie froide.
Elle n'éprouvait pas les transports, les fureurs de la cruauté, elle n'en connaissait que les calculs et la science. Les vieux mémoires l'appellent une athéiste, née et nourrie en athéisme. Il paraît certain, en effet, qu'elle ne croyait pas en Dieu. On comprend que sa morale valait sa théologie. Elle avait un empoisonneur à gages, maître René. Il lui tenait lieu du Destin. C'était un oracle qui prononçait et qui exécutait toujours le mot de sa passion. Son confident, un scélérat de bonne compagnie, Gondy, maréchal de Retz, était athée comme elle. La seule religion de Catherine était l'astrologie. Elle se faisait lire les Centuries provençales du prophète de Salon, de Nostradamus, qu'elle reçut au Louvre et qu'elle enrichit : tant elle avait le goût des choses et des visions sibyllines! Privée de la plus noble des facultés de l'âme, la conscience, elle ignorait le remords. Elle avait larmes de crocodile, dit un vieil historien.
Cette princesse avait été elle-même la corruptrice de ses enfants. Son favori, Henri III, fut l'énigme la plus étrange de ces temps d'énigmes. Entouré d'un sérail équivoque, abruti de débauches inouïes, le Sardanapale de ses mignons pendant leur vie, leur prêtre après leur mort, leur donnant des palais pour demeures, puis des autels pour tombeaux, il n'était ni un homme ni une femme. Courtisane-roi, Henri III, la face pâle, sans front, les oreilles emperlées, les cheveux coiffés d'un bonnet à l'italienne, passait une grande partie de ses journées à se farder le visage, à essayer des buscs, à se poudrer, à se friser et à se fraiser. Sa toilette était monstrueuse comme ses amours. C'étaient sans cesse fêtes nouvelles et nouveaux festins. Il s'en allait avec la reine en Normandie, le long des côtes, et il en rapportait des guenons, des perroquets, de petits chiens achetés soit à Dieppe, soit au Havre. Durant le carême, il parcourait le soir et la nuit les rues de Paris, faisait des processions de pénitents blancs, et prenait un singulier plaisir à voir ses mignons se fouetter à ces cérémonies. Il les fouettait lui-même, et il glissait leurs portraits dans ses heures. Les jours ordinaires, il s'amusait au bilboquet dans son palais, dans ses jardins et jusque dans les carrefours. Quelquefois il prêchait lui-même les frères hiéronymites, en leur couvent du bois de Vincennes. Il aimait à porter son grand chapelet de têtes de mort. Après l'avoir récité aux processions, il s'en parait pour le bal, où il se livrait aux accès de la plus folle gaieté, secouant tous les grelots profanes par-dessus les amulettes de la pénitence. Ce chapelet du roi, et d'autres chapelets qui étaient de mode parmi les mignons, furent pour eux les jouets bénits d'une pusillanimité honteuse, d'une dévotion sacrilége, et d'une débauche effrénée. Mystères exécrables, dont le temps a dit le secret. Mais qui oserait le redire, et ne rougirait même d'y faire allusion?