Ah! le cœur se serre quand on se demande compte des illusions de Marie prisonnière, et quand on vient à reconnaître sur quel sable mouvant, sur quels caractères dégradés, faux, abominables, elle fondait ses espérances!
LIVRE XI.
Les princes égoïstes et distraits. — Marie Stuart fatalement mêlée à la politique du XVIe siècle. — Ligue protestante contre Marie Stuart. — Marie cherche à fléchir Élisabeth. — M. de Gray. — Marie Stuart de nouveau à Tutbury. — Persécutions. — Trahison de Gray. — Ingratitude de Jacques VI. — Profonde tristesse de la reine d'Écosse. — Morts successives. — La « bonne Rallet. » — Les Beatoun. — Raullet. — Le comte de Bothwell. — Don Juan d'Autriche. — Antoinette de Bourbon. — François de Guise. — Le cardinal de Lorraine. — Regrets. — Rêveries de la reine. — Sa soif de la liberté. — Sa lettre à lord Burleigh. — Marie Stuart au château de Chartley. — Maison de la reine. — Élisabeth de Pierrepont. — Détails d'intérieur. — Marie gardée par cent hommes d'armes, sous le commandement de sir Amyas Pawlet. — Promenades de Marie. — Délibération d'Élisabeth et de ses ministres contre la reine d'Écosse. — Hatton. — Burleigh. — Leicester. — Walsingham. — Comité catholique de Paris. — Séminaire de Reims. — Conspiration de Babington. — Babington. — Savage. — Ballard. — Gifford. — Lettres de Marie Stuart à Babington. — Trahisons. — Phelipps, secrétaire de Walsingham. — Arrestation des conspirateurs. — Leur exécution.
Les princes étaient égoïstes ; ils étaient distraits, les uns par leurs affaires intérieures, les autres par le plaisir, les autres par l'ambition. Aucun d'eux n'était sincèrement dévoué à Marie Stuart. Mais comme elle personnifiait dans la Grande-Bretagne le catholicisme et le pouvoir absolu, son nom se trouvait mêlé aux plans sérieux du pape, du roi de France, du roi d'Espagne, et, de plus, à toutes les menées, à toutes les intrigues de ses partisans ou des sectaires de sa cause, en deçà et au delà du détroit.
Ce nom fatal était un symbole, un drapeau. Importun à Élisabeth, menaçant au protestantisme, il était pour l'envieuse souveraine de l'Angleterre, et pour la fanatique Angleterre elle-même, une tentation renaissante de meurtre, une perpétuelle provocation au régicide. Il y avait, dans cette situation politique et religieuse de Marie Stuart, un immense danger.
Environ à cette époque, Creighton, jésuite, et Abdy, prêtre, tous deux Écossais, furent pris en mer et conduits à la Tour de Londres. Creighton était un agent infatigable de conjurations ; des pièces citées par le prince Labanoff, et d'autres pièces trouvées aux archives de Simancas, en font foi. C'était lui qui avait déjà été envoyé par le pape et par le roi d'Espagne à d'Aubigny pour organiser un double complot contre le protestantisme et contre Élisabeth. Il avait rapporté, dans le mois de mars 1582, l'engagement de d'Aubigny à cette expédition en faveur du catholicisme et de Marie Stuart, que le général des jésuites appelait l'expédition sacrée.
Cette fois, lorsque le croiseur anglais par lequel les deux prêtres furent capturés eut donné la chasse au navire qui les transportait en France, Creighton, troublé, déchira des lettres dont il jeta les fragments hors du vaisseau, et que le vent y rejeta. Quelques-uns des passagers qui se trouvaient avec Creighton ramassèrent ces lambeaux de papier, et les portèrent à Wade, secrétaire du conseil privé. Wade ayant rajusté les lettres, y découvrit le plan d'un vaste complot, formé par Philippe II et par le duc de Guise, pour tenter une invasion en Angleterre.
Creighton et Abdy avouèrent, au milieu des tortures, les liaisons de Marie Stuart avec le continent, et l'accord des puissances méridionales pour la délivrer.
L'opinion protestante, facilement crédule, s'alluma. Une ligue se forma dans toutes les classes, afin de poursuivre jusqu'à la mort, et ceux qui conspireraient contre la sûreté d'Élisabeth, et ceux pour qui l'on tramerait des complots. Marie était par là clairement indiquée.
De sa triste demeure de Wingfield, malgré ses récentes colères, elle cherchait à se glisser dans les bonnes grâces de sa redoutable rivale. Élisabeth souriait de mépris à toutes les avances de sa captive, et ne se souvenait que des injures. Le désir de Marie était toujours d'arriver avec son fils, sous la garantie de la France et de l'aveu de l'Angleterre, à un traité d'association au trône d'Écosse. Ce traité, accompli du consentement d'Élisabeth et du conseil privé, aurait été le gage de la liberté de Marie Stuart. Aussi, le pressait-elle de toute sa passion. Elle s'adressait à son fils, à M. de Gray, le négociateur de son fils. Elle écrivait à l'ambassadeur de France et à lord Burleigh. Elle alla même jusqu'à signer la ligue fameuse pour la défense d'Élisabeth, ajoutant : « Qu'elle tiendra pour ses mortels ennemis tous ceulx, sans nul excepter, qui par conseil, procurement, consentement ou aultre acte quelconque, attempteront ou exécuteront (ce que Dieu ne veuille) aulcune chose au préjudice de la vye de la royne, sa bonne sœur ; et comme tels les poursuivra par tous moyens jusqu'à l'extresmité. »