Sans reparler de l'illustre et tragique duc François, que Marie pleurait encore, elle avait perdu le cardinal de Lorraine, dont elle était l'élève et comme la fille. Sa santé en fut ébranlée : ce fut l'un des derniers et des plus rudes assauts de son cœur.
« Je suis prisonnière, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, et Dieu prend l'âme des créatures que j'aimoys le mieux. Que diray-je plus? il m'a osté, d'un coup, mon père et mon oncle : je le suivray avecques moins de regrets. Il n'a pas esté besoing m'en dire les nouvelles (de la mort), car j'en ay eu l'effroy en mon somme, qui me fit éveiller en la mesme opinion que depuis j'entendis estre vray. Je vous prie m'en escrire la façon particulièrement, et s'il n'a pas parlé de moy à l'heure, car ce me seroyt consolation. »
Tant de morts après tant d'autres que nous avons racontées ; les soucis d'une reine découronnée, les jalousies d'une mère dédaignée par son fils devenu l'admirateur et le courtisan d'Élisabeth ; les ennuis d'une femme si ardente, qui avait senti ses jours et ses années se flétrir dans des prisons innombrables ; le remords, l'isolement, la maladie, l'humiliation, le pire des maux pour ce caractère altier, toutes les angoisses d'un passé irréparable, d'un présent odieux, d'un avenir incertain, avaient torturé Marie Stuart et imprimé leurs blessures dans son âme, mais sans creuser un pli sur son front.
Elle était restée belle, grâce à une espérance, à une passion : l'espérance, la passion de la liberté.
A l'époque où nous sommes (1585), sa tristesse augmentait sous les voûtes délabrées de Tutbury, et, en même temps que sa tristesse, croissait son désir de traverser la mer et d'aborder à l'un des rivages du continent. Elle n'avait plus que cette préoccupation. Elle dont la nature était d'agir, elle s'abandonnait à la rêverie. Tous ceux qui l'entouraient remarquaient les distractions de la reine. Elle s'en apercevait elle-même. « Je ne says ce que je vous écris, mandait-elle à l'un de ses oncles. Pardonnez aux prisonnières accusées si souvent de resver… »
Elle rêvait aux joies écoulées, aux joies de sa jeunesse. Elle décrivait avec complaisance les lieux qu'elle habitait alors : Saint-Germain et ses balcons légers, dominant le bois et le fleuve ; Fontainebleau, ce palais et cette forêt dont elle avait été la reine ; Meudon, où Ronsard envoyait des vers, et où se tenaient les rendez-vous politiques de ses six oncles. Elle avait vu dans cette résidence tous les seigneurs et tous les beaux esprits de la cour. Elle ne se lassait pas de célébrer le héros dont elle avait été la nièce bien-aimée, le duc François de Guise, un plus grand homme qu'aucun de ceux qu'elle avait connus depuis! Elle était heureuse de redire et leurs conversations et leurs longues promenades à cheval, tous deux le faucon au poing, lui toujours auprès d'elle, et quelquefois en tiers Chantonnay, l'ambassadeur espagnol, si zélé aux affaires de la religion.
Quand la reine avait déroulé tant de chers souvenirs, elle retombait en un morne silence, et paraissait plus désolée que de coutume. Dans un de ces moments douloureux où elle réfléchissait amèrement, Marie Seaton se hasarda de l'interrompre, en lui disant avec affection : « A quoi songez-vous, Madame? Vous donnez envie de pleurer à vos filles.
— Je songe à Saint-Denis, répondit la reine, à Saint-Denis où je veux être inhumée, je le demanderai par testament, près de mon très-honoré seigneur et mari, le roi de France. »
Elle pensait à la vie, à la mort ; elle pensait surtout à la liberté.
La liberté par une négociation ou par une évasion, telle était son idée fixe, comme l'ingratitude de son fils était son chagrin profond, incurable.