Douze filles d'honneur étaient engagées à son service. La reine les avait formées aux belles manières, les avait initiées aux lettres, et l'atticisme de cette petite cour captive n'était surpassé nulle part. Parmi ces femmes, on distinguait l'une de ses amies d'enfance, lady Seaton. Mais la favorite de la reine, celle qu'elle chérissait entre toutes avec cette flamme de cœur qu'elle ne sut jamais voiler, c'était une jeune fille anglaise d'une rare beauté, dont le portrait est conservé à Hampton-Court. Elle était nièce du comte de Shrewsbury. Elle s'appelait Élisabeth de Pierrepont. Son admiration exclusive, sa reconnaissance et son dévouement pour la reine étaient une idolâtrie. Marie l'admettait dans sa plus tendre intimité : elle la faisait manger à sa table et coucher dans son lit. Cette belle personne, à l'âme fraîche, aux yeux bleus et purs, était devenue la poésie vivante des prisons de Marie Stuart.

La reine lui écrivait avec une caressante familiarité :

« Mignonne, j'ay receu vostre lettre et bons tokens, desquels je vous remercie. Je suis bien ayse que vous vous portez si bien ; demeurez avecques vostre père et mère hardiment ceste saison qu'ils vous veullent retenir, car l'ayr est si fascheux issy! Je vous feray fayre vostre robe noyre et la vous expédieray aussitost que j'auray la garniture de Londres. Voilà tout ce que je vous puis mander pour ceste fois, sinon vous envoyer aultant de bénédictions qu'il i a de jours en l'an, priant Dieu que la sienne se puisse estendre sur vous et les vostres pour jamays.

« En haste,

« Vostre bien affectionnée maytresse et meilleure amye,

« Marie, R. »

Au dos : « A ma bien-aimée compagne de lit, Bess Pierrepont. »

Marie n'était pas riche. Sa petite cour, déchirée par les jalousies, avait besoin de toute la conciliation de Melvil et de tout l'intérêt qui s'attachait à la reine pour ne pas se dissoudre. Marie n'enchaînait point par les présents, bien qu'elle fût plus généreuse encore que pauvre. Le culte qu'elle inspirait suffisait presque toujours à calmer les orages de sa maison. Élisabeth ne suppléait que très-chichement aux faibles ressources de sa captive. Elle nourrissait le château de Chartley, mais tout ce qui n'était pas dépense de bouche était aux frais de la reine d'Écosse. Comment Marie contentait tout le monde? On le comprend à peine. La grâce lui venait en aide. Elle donnait peu, et elle donnait bien. Indépendamment de ses bijoux, qu'elle vendait dans les moments étroits, et des sommes qu'elle reçut quelquefois de ses oncles de Guise, des cours de Saint-Germain et de Valladolid, elle n'avait que son douaire pour patrimoine et pour liste civile, c'est-à-dire vingt mille livres que lui envoyaient, assez régulièrement, soit M. de Glasgow, son ambassadeur, soit M. de Chaulnes, son trésorier en France.

Elle était gardée par cent hommes d'armes, dont le commandant à Chartley était sir Amyas Pawlet, un puritain très-ardent et très-austère, mais un gentilhomme plein d'honneur. Il avait remplacé, au commencement de mai 1585, sir Ralph Saddler et Sommers, comme gouverneur du château de Tutbury, où la reine d'Écosse était alors détenue.

Le plus grand plaisir de Marie était de recevoir et de déchiffrer sa correspondance. Sa seconde joie était la promenade ou la chasse. Elle désignait celles de ses femmes qui devaient se joindre à Melvil pour l'accompagner. Le gouverneur du château la surveillait attentivement avec une troupe de dix-huit ou vingt cavaliers, tous la Bible à la ceinture et le pistolet au poing.

Les comtés d'York, de Derby, de Northampton, et le comté de Stafford, gardent encore de Marie Stuart une tradition que j'ai retrouvée partout vivante. Les humbles cottages de ces comtés n'ont pas oublié la reine Marie passant à cheval entourée de ses filles d'honneur et suivie de son escorte farouche des dragons d'Élisabeth. Les provinces en apparence les plus rustiques ont une âme qui se souvient longtemps. Seulement, ce qui était alors passion ou sentiment, est rêve aujourd'hui.

Cependant, Élisabeth avait assez prolongé les souffrances de sa rivale, assez savouré et ajourné sa vengeance. Il lui tardait d'en finir avec une ennemie mortelle qui était pour elle un embarras, un péril, et dont l'orgueil imprudent l'avait bravée sous les verrous. La solution de ce problème si compliqué se dégagea dans de mûres délibérations, soit à Greenwich, soit à Windsor, entre Élisabeth et les ministres de son conseil.

Ils étaient peu nombreux et s'étaient partagé les rôles. Ils semblaient divisés, et ils concouraient au même but. Hatton, le vice-chancelier, plus tard chancelier ; le grand trésorier Cecil, devenu lord Burleigh en 1571, étaient censés favoriser en secret les catholiques. Leicester, le grand maître du palais, et le secrétaire d'État Walsingham, se montraient les amis des protestants les plus fougueux, des puritains. Au fond, lord Burleigh et Walsingham étaient des indifférents austères avec une teinte religieuse. Hatton était sceptique, et Leicester athée comme la plupart des courtisans d'Élisabeth. Tous quatre s'entendaient sans s'aimer, et c'est par eux, c'est à l'aide de leurs aptitudes diverses, machiavéliquement unanimes, qu'Élisabeth régnait, également crainte et admirée de la Grande-Bretagne et de l'Europe.

Hatton était versé dans la législation anglaise ; retors d'ailleurs, artificieux, fertile en expédients, rompu au monde, d'une adresse rare, tantôt sérieux ou sévère, tantôt liant ou léger, selon le moment.