Lord Burleigh était un laborieux penseur politique, doué de l'instinct le plus pratique des affaires. On pourrait le définir en le nommant le ministre non du juste, mais de l'utile. Il était capable de se sacrifier sans effort à sa royale maîtresse, et de sacrifier l'équité éternelle, la pitié divine à sa patrie. Il est encore le modèle de l'homme d'État anglais. Sa supériorité demeura toujours incontestée. Il était le dictateur universel du conseil par la sincérité de son dévouement à la vieille Angleterre, par l'amplitude, la netteté, les lumières de son esprit méditatif, par la hardiesse prudente et l'inébranlable fermeté de son caractère.

En dehors de son zèle pour la prospérité de son pays et pour la gloire d'Élisabeth, il se montrait assez pieux. La raison d'État était la première religion de Burleigh ; le christianisme anglican n'était que la seconde. Ce froid ministre était sensible à l'amitié. Quand Chaloner mourut, la douleur de lord Burleigh fut très-vive. Il versa des larmes sur la perte de cet homme éminent, à la fois écrivain, soldat, diplomate, et son meilleur ami. Il mena en grand deuil le convoi de Chaloner. Il recueillit avec un soin de cœur les poésies, les lettres et les traités de son ami, dont il publia les œuvres complètes. Il les honora d'un poëme latin de sa composition, à la louange de l'illustre mort. Il adopta sir Thomas, le fils de Chaloner, veilla comme un père à l'éducation de ce jeune homme, et le dota.

Lord Burleigh était un ami tendre, mais il n'était pas un ami héroïque. Il abandonna aussi vite que la fortune Sommerset, puis Northumberland. La disgrâce l'éloignait comme une malédiction prononcée par le destin.

Il aimait sa femme et ses enfants. La famille seule le reposait des affaires. Il rédigea pour son fils une sorte de catéchisme où le politique perce sous le père, et dont voici quelques préceptes :

« Assure-toi la bienveillance d'un grand, mais ne le tourmente pas pour des choses inutiles. Flatte-le souvent. Fais-lui fréquemment des présents, peu coûteux néanmoins. Si tu as quelque motif d'en faire un considérable, qu'il soit de nature à fixer chaque jour ses regards. N'agis pas autrement dans ce siècle cupide, ou tu seras comme une branche de houblon sans soutien et vivras dans l'obscurité, le jouet de tes propres compagnons. »

Élisabeth, qu'il servit pendant quarante années, lui était fort attachée. Son estime pour Burleigh était plus forte que son amour pour ses favoris. Leicester fut obligé de laisser à l'homme d'État la meilleure part du gouvernement. Essex, qui voulut combattre ce Colbert d'Élisabeth, fut vaincu dans la lutte.

Il n'y avait pas seulement de l'affection, il y avait une habitude de toute la vie entre la reine d'Angleterre et son ministre. Elle s'emportait quelquefois contre lui, mais elle revenait soudain. Elle visitait Burleigh à la moindre maladie. Lorsqu'il s'affaissait dans les accès de tristesse et presque de spleen auxquels il était sujet, elle lui parlait ou elle lui écrivait avec une gaieté aimable pour le ramener à plus de sérénité.

Elle dérogea pour lui aux préjugés du XVIe siècle, et Dieu sait cependant si ces préjugés lui étaient chers! Dans sa munificence royale pour son grand serviteur, elle daigna lui ouvrir, à lui de si humble condition, une stalle de la chapelle de Windsor et lui donner la Jarretière. C'est la seule fois qu'Élisabeth fit descendre, à cause d'un tel ministre, son ordre aristocratique, la décoration des ducs, des princes et des rois.

Elle avait pour son lord trésorier vieilli des attentions délicates. Il souffrait beaucoup de la goutte, et ce lui était un effort pénible de rester à genoux ou debout au conseil, selon l'étiquette. Élisabeth lui montrait toujours un pliant, et lui disait avec enjouement : « Asseyez-vous, milord ; nous ne faisons pas grand cas de vos mauvaises jambes, mais nous prisons fort votre bonne tête. »

Ce grave personnage, qui devait succomber quelques années avant Élisabeth, et qu'elle pleura mort, elle ne cessa de le consulter vivant. Sous son habile modestie, qui n'effarouchait point sa maîtresse, il fut bien plus qu'un favori ou même qu'un ministre, il fut tout un règne, et le règne le plus glorieux de l'Angleterre.