On connaît Leicester, la faiblesse qu'Élisabeth avait pour lui, et à laquelle il dut sa puissance bien plus qu'à ses talents. Cette faiblesse passionnée éclatait même hors de l'intimité. Quand la reine nomma milord Dudley comte de Leicester et baron de Denbigh, « la cérémonie, dit Melvil, se fit à Westminster avec beaucoup d'appareil. Il était à genoux devant la reine, qui aida elle-même à l'habiller et qui lui fit cent caresses, le pinçant, lui frappant sur l'épaule, lui passant la main sur la tête, en ma présence et devant l'ambassadeur de Charles IX. La cérémonie achevée, la reine, se tournant de mon côté, me demanda ce que je pensais de milord Dudley. A quoi je répondis qu'ayant tant de mérite, il était fort heureux de servir une princesse qui savait si bien le récompenser. »
Dépouillé du prestige que lui communiquait Élisabeth, Leicester cesserait presque d'être digne de l'histoire, sans la portée politique de son influence sur les puritains. Et là encore il y eut plus de dissimulation que d'intelligence. Leicester était en réalité un militaire médiocre, un héros de femmes et de cour, souple, insinuant, assidu, haut et fier, corrompu et dur, sans scrupule, sans cœur et sans frein, le type audacieux des favoris, un scélérat du plus grand air.
Walsingham, lui, était un diplomate très-rare. Sa dextérité, sa promptitude, ses ressources, ses turbulentes imaginations, comme disait Marie Stuart, étaient inépuisables. Il avait l'instinct des choses compliquées, inextricables, et des solutions faciles. Il dirigea avec une merveilleuse adresse, pendant de longues années, la police de l'Angleterre. Il aimait les voies obliques, les menées sourdes, ténébreuses. D'une franchise extérieure et d'une foi punique, il avait le don de toutes les intrigues.
Hatton et Leicester étaient des favoris ; Burleigh et Walsingham furent seulement des ministres, et les plus grands de ce long règne.
Pendant qu'Élisabeth avait pour conseillers de tels hommes d'État, Marie Stuart était entourée d'inférieurs, dont l'horizon était borné, et qui jugeaient tout au point de vue étroit de leur penchant ou de leur intérêt. Ils la poussaient sans cesse aux abîmes. Ses partisans les plus fidèles, les meilleurs, soit par illusion, soit par flatterie, soit par fanatisme, l'égaraient. Ses cousins, les princes de Lorraine, trop insensibles sans doute, mais plus éclairés, appréciaient mieux sa situation, parce qu'ils la regardaient du haut de leur puissance féodale et de leur génie politique.
« Quant aux princes nos amis, de ceste court, écrivait dès 1580 au général des jésuites l'archevêque de Glasgow, je ne puis les faire condescendre à rien entreprendre pour nos affaires, tant pour estre enveloppés de plusieurs de leurs négoces domestiques, que pour l'opinion qu'ils ont que nostre entreprise est mener la roine à la boucherie, allégants sur cela l'hasard qu'elle passa lorsque le duc de Norfolk vouloit lever les armes. »
Cette entreprise dont parle l'archevêque était tantôt une fuite, tantôt une conspiration contre Élisabeth, tantôt une révolte des catholiques, tantôt une invasion des Espagnols, une chose toujours téméraire, souvent chimérique.
Or, la haine d'Élisabeth et les desseins de ses ministres étaient mûrs. Tous les personnages influents du temps souhaitaient avec eux la mort de Marie. Le conseil s'étant assemblé à huis clos, décréta cette mort pour plaire à Élisabeth, dont la reine d'Écosse était l'ennemie, et pour servir le protestantisme, dont elle menaçait les droits. Les ministres anglais voulurent assurer par là leur propre avenir d'ambition. Car Élisabeth n'était plus jeune, Marie était son héritière, et ils ne pouvaient penser sans effroi à l'avénement d'une princesse qu'ils avaient si cruellement outragée.
Ils résolurent de saisir la première occasion, et Walsingham promit qu'elle ne se ferait pas attendre.
Il y avait alors dans le comté de Derby un jeune homme chevaleresque, ardemment dévoué à ces deux religions : le catholicisme et la royauté orthodoxe. Il s'appelait Antoine Babington. Il était de l'une des familles nobles les plus anciennes et les plus considérées du pays de Dathik. Il avait été élevé page au château de Sheffield, chez le comte de Shrewsbury. C'est là qu'il avait vu Marie, qu'il s'était épris pour elle d'un enthousiasme immense : c'est là qu'il l'avait connue et aimée de loin. De retour chez son père, il cultiva les sciences et les lettres. Il se distingua entre tous les jeunes gentilshommes du comté par la grâce de ses manières, l'étendue de ses connaissances et la supériorité de son âme. Il exerça même sur eux une attraction naturelle qu'il essaya plus tard de plier à ses projets. Il était beau, brave, riche, aventureux, plein d'élan, d'honneur, de bonne volonté. Mais, malgré son intelligence, il avait la simplicité du fanatisme, et il était incapable d'expérience et d'observation. Il voyagea quelques années, et s'arrêta plusieurs mois à Paris, où il se lia très-intimement avec Thomas Morgan et Charles Paget, deux réfugiés catholiques, partisans de Marie Stuart. Ils le présentèrent à l'archevêque de Glasgow et à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne auprès de Henri III.