Marie Stuart était dans l'ivresse de l'espérance. Walsingham, de son côté, à qui Gifford remettait les plis qui venaient à Chartley ou qui en partaient, était heureux de connaître toutes les menées, tous les desseins de la prisonnière et des conspirateurs. Il faisait décacheter, lire, extraire et recacheter les lettres, puis il les renvoyait à leur adresse.

Le ministre rendait compte de tout à Élisabeth.

Elle épouvanta M. de Châteauneuf, un jour du mois d'avril, dans une audience où l'ambassadeur lui demandait un adoucissement pour la reine d'Écosse : « Monsieur l'ambassadeur, lui dit-elle, croyez que je suis instruite de tout ce qui se fait en mon royaulme. J'ai été prisonnière du temps de la royne ma sœur, et je n'ignore pas de quels artifices usent les prisonniers pour gagner des serviteurs et avoir de secrètes intelligences. »

Puis, s'animant par degré, elle continua, presque dans les termes dont elle s'était servie avec M. de La Mothe-Fénelon, lors de la conspiration de Norfolk. Elle dit « qu'elle sçavoit tout ce que la royne d'Escoce avoit pratiqué despuys qu'elle estoit en Angleterre autant par le menu, comme si elle y eust été appelée, car les princes ont des oreilles grandes, qui entendent loin et prez, en divers lieux ; que la royne d'Escoce s'estoit efforcée de mouvoir le dedans de son royaulme contre elle, par le moyen d'aulcuns qui lui promettoient de grandes choses ; mais que c'estoient gens qui conçoivent des montaignes et ne produisent que mottes de terre ; qu'ils l'avoient pansé si sotte qu'elle n'en sentyroit rien, tandis qu'elle s'en estoit toujours mocquée dans la manche ; et (répétant un mot terrible qui lui était familier) elle ajouta : que n'ayant, la royne d'Escoce, usé d'elle comme de bonne mère, elle méritoyt qu'elle luy fust marastre. »

M. de Châteauneuf demeura tout pensif après cette audience. Ses soupçons, ses terreurs redoublèrent, et il recommanda de plus en plus la circonspection à Cardaillot. Mais Marie et ses partisans étaient tous dans un réseau de fer.

Il y eut cependant, vers le milieu de juin, un instant d'hésitation où la conspiration sembla languir et chanceler. Babington et quelques-uns de ses complices se troublèrent au fond de leur conscience. Des scrupules religieux les agitaient. Ils se posèrent sérieusement cette question : Le régicide est-il permis à des catholiques? Ils n'osaient dire : Oui. Gifford l'osa ; mais il était bien jeune pour s'ériger en autorité théologique. Les conjurés restaient indécis. Walsingham et Élisabeth s'inquiétèrent ; car Marie Stuart, qui s'était beaucoup compromise, ne s'était pas encore perdue. Quoiqu'il lui fût échappé bien des imprudences, elle n'avait pas écrit une parole irréparable.

Gifford, ne pouvant trancher la difficulté, la dénoua. Il dissipa les alarmes de Walsingham, et partit pour la France.

Il vint droit à l'hôtel de don Bernard de Mendoça, alors ambassadeur à Paris, et le vrai chef du comité catholique.

Don Bernard de Mendoça était le plus fier des Espagnols et le plus entreprenant des diplomates. Son âme africaine, comme son sang, brûlait d'une haine inextinguible contre Élisabeth et d'un dévouement religieux pour Marie Stuart. La politique était pour lui une passion sainte ; et l'intrigue, chez un tel homme, avait toujours des proportions tragiques. Forcé de quitter Londres, d'où l'exilait, à cause de son génie remuant, le cabinet britannique, il n'avait pas craint, à Greenwich même, d'en appeler à son épée contre les soupçons des ministres anglais, et de se déclarer l'ennemi de leur maîtresse. Et maintenant, avec cette activité de feu qui plaisait tant à Philippe II, il cherchait des assassins et soldait des poignards, couvrant tout d'un luxe calculé et de l'emphase castillane. « Mendoze, dit Pierre Matthieu, ne sortoit jamais de son logis sinon à cheval, en litière ou en carrosse, avec toute sa suite, bien que ce ne fust que pour aller à l'église fort proche de sa maison. De trois paroles qu'il parloit, il y en avoit deux pour la grandeur de son maistre, et disoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le roy d'Espagne en la terre. »

Mendoça reçut Gifford comme le représentant des catholiques anglais. Il lui remit pour eux des lettres d'encouragement, et instruisit Philippe II de tout ce qu'il avait fait et promis. Le roi d'Espagne approuva son ambassadeur : « En considérant, lui écrivit-il, l'importance de l'événement, si Dieu, qui a pris sa cause en main, veut qu'il réussisse, vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme, et de l'exciter, lui, ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant. »