Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de Médicis, qu'elle appelait avec mépris la marchande florentine. Toute sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière d'Écosse :

« Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour l'amour que de plus en plus elle me montre… »

Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient, comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle. « J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous. J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais ; je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine. »

Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement :

A madame ma bonne amie Mme de Montaigu.

« Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le désir de

« Votre affectionnée à vous aimer et servir.

« Dianne. »

Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau, les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants, fut le meilleur des Valois, grâce à Diane ; car cette femme, dont l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son siècle ; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les sens ; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser, s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs. Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart arrivait au trône de fête en fête.

La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil tragique de ses destinées.

Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord ; il s'était servi des princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Écosse ; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une effrayante rapidité.

Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les représentants du calvinisme en France.

Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration : sa naissance. D'ailleurs un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent, oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la fortune qu'à lui-même.