Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire. Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait à la ressemblance de l'aigle et du sanglier.

Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon, et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve.

Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était que le drapeau.

Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait ; il passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements, mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration. Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son intrépidité était incomparable ; elle égalait sa prudence. « Monsieur, lui disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine mère. Craignez un piége. — J'irai, répondait Coligny ; mieux vaut mourir d'un brave coup que de vivre cent ans en peur. »

Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme, il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme, opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire face aux Guise.

Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine.

Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient remonter à Charlemagne, même à « Priam, prince de Troie. » Ce qui valait mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René. Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son redoutable agresseur. « De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses vengeances. »

A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude, l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison.

Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour. Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des princes du sang.