« Je la tientz pour perdue. J'ay adverty expressément et diligemment, comme vous sçavez… J'en demeurerai deschargé. »

« La reyne d'Angleterre, » dit un écrivain contemporain, « lui a fait trouver bon (à Henri III) le complot de la mort de sa belle sœur la royne d'Escosse, que sans son adveu elle n'eust jamais osé attenter. »

M. de Bellièvre n'ignorait assurément pas le désir de Catherine de Médicis et de Henri III. Ce désir n'avait peut-être pas été formellement exprimé par le roi de France, ni approuvé par l'ambassadeur ; mais, dans ce siècle terrible, on s'entendait à demi-mot.

Il est probable que Bellièvre partit, sinon avec la mission de pousser au meurtre de Marie Stuart, du moins avec l'intention de ne pas le déconseiller efficacement. Arrivé à Londres, quand il eut sondé Burleigh, Walsingham, Élisabeth elle-même, quelque chose de fort, d'inconnu, se passa dans son âme, et il écrivit deux lettres, l'une à la reine d'Écosse, l'autre à Henri III.

Il pressa Marie Stuart, qu'il avait longtemps déjà vénérée comme la femme de son roy et comme sa royne, de chercher à toucher Élisabeth. Il n'apercevait aucune autre chance de salut.

« Je désire, Madame, qu'il vous playse lui écrire dès à présent une bonne lettre dans laquelle elle lise la syncérité de vostre cœur royal, l'amitié et le respect que vous lui promectrés sainctement de continuer en son endroit tout le demourant de vostre vie. Ce ne sont pas les seules prières des roys et aultres princes vos parents et amys qui la fleschiront, elle ne peult être surmontée d'aultre que d'elle-même. »

Bellièvre écrivit une seconde lettre, qu'il adressa, de concert avec M. de Châteauneuf, à Brulart, par le vicomte de Genlis, fils de ce secrétaire d'État :

« … Nous vous pryons, tant qu'il nous est possible, de nous renvoyer la response du roy par courrier exprès. Car, comme vous jugés, l'affaire est infiniment pressée ; il y va de la vie ou de la mort de la royne (d'Écosse). Le roi sera à ses dévotions (pour la fête de Noël) ; mais c'est une belle dévotion de préserver la vie de sa belle sœur, et m'asseure que Sa Majesté ne prendra à importunité d'employer le temps à œuvre si charitable. Je vous prie de rechef de haster la response du roy, tant pour la nécessité de la royne d'Escosse, qui est réduicte en un danger extresme, que aussi pour me deslivrer de cette captivité. Nous n'avons que douze jours de terme. »

Cette lettre et la précédente à Marie Stuart furent-elles, de la part de Bellièvre, un élan de cœur? ou bien furent-elles un remords? Il est permis d'hésiter.

La réponse de Henri III fut telle qu'on devait l'attendre officiellement de lui. Il intercéda pour Marie Stuart. De là, des harangues pompeuses de M. de Bellièvre, des fureurs jouées d'Élisabeth, une comédie d'éloquence de la part du diplomate français, et de la part de la reine d'Angleterre une comédie de majesté que l'histoire ne saurait trop démasquer. Ce qui reste de tous ces beaux semblants, ce sont ces deux petits textes anticipés de M. de Châteauneuf, que j'ai cités plus haut, et que l'ambassadeur a soulignés lui-même, comme pour mieux faire comprendre sa pensée. Ce qui reste de toutes ces parades d'étiquette, c'est, de l'autre côté du détroit, une vengeance assouvie dans le sang, un mensonge impudent jeté au monde et à la postérité ; et de ce côté-ci, un deuil ostensible, une joie secrète, et, dans un siècle où l'on se parlait à cheval et en armes, une résignation que l'on ne peut victorieusement expliquer que par une connivence.