Élisabeth avait goûté ce mot, et ne tarda pas à l'appliquer. Elle était alors assaillie de préoccupations moitié feintes, moitié réelles. Elle aurait voulu, tout en se vengeant, sauver sa réputation et sa mémoire. Elle exagérait son agitation pour la communiquer. Elle espérait qu'une étincelle tomberait de ses paroles, de ses gestes. Elle fuyait la cour et les courtisans. Elle s'égarait dans les recoins les plus secrets du palais, sombre, la tête baissée, dans des attitudes mornes, laissant échapper des soupirs mystérieux, comptant bien que ses intentions seraient devinées comme autrefois celles de Henri II, si tragiquement suivies de la mort de Thomas Becket. La reine, allant et venant, sortait tout à coup de ses rêveries silencieuses et prononçait quelques-unes des devises si à la mode au XVIe siècle, entre autres celle-ci :
« Frappe ou sois frappée ; si tu ne frappes, tu seras frappée. »
Lasse enfin d'être comprise et de n'être pas obéie, elle se résolut à des mesures plus directes. Elle tendit un piége royal à sir Amyas Pawlet. Par la flatterie, par l'affection, par l'appât de sa reconnaissance, elle essaya de le pousser à un régicide ténébreux : « Mon très-loyal et très-zélé serviteur Amyas, que Dieu vous récompense de vous acquitter si bien de vos difficiles fonctions! Si vous saviez, mon cher Amyas, avec quels sentiments de bienveillance mon cœur agrée vos efforts louables, et la fidélité de votre conduite dans une charge si périlleuse, vos peines s'adouciraient et vous vous réjouiriez en vous-même. Soyez donc constamment persuadé que rien ne surpassera jamais l'estime que j'ai pour vous, et que je ne connais point de prix proportionné à vos services.
« Aussi, puissé-je moi-même manquer de ressources au moment où j'en aurai le plus besoin, si je ne m'empresse pas à reconnaître un tel mérite! Non omnibus datum… »
Cette lettre d'Élisabeth, Walsingham la mit sous un pli avec ce billet signé de lui et de Davison, faible instrument, tantôt de la reine, tantôt du conseil privé :
« A vous nos cordiales salutations.
« Dans un entretien que nous avons eu dernièrement avec Sa Majesté, elle nous a donné à entendre qu'elle n'avoit point encore reçu de vous les preuves de zèle qu'elle attendoit, en ce que, dans les circonstances présentes, vous n'avez pas trouvé de vous-même (et sans autre provocation) le moyen d'abréger la vie de la reine d'Écosse, sachant à quel danger votre souveraine sera exposée aussi longtemps que Marie Stuart existera. Votre conscience seroit tranquille devant Dieu et irréprochable devant le monde, puisque vous avez prêté le serment solennel de l'association, et que les accusations contre cette reine ont été nettement prouvées. Par ce motif, Sa Majesté ressent un grand déplaisir de ce que des hommes qui professent de l'attachement pour elle, comme vous faites, manquent ainsi à leurs devoirs, et cherchent à mettre sur elle le poids de cette affaire, n'ignorant pas sa répugnance à verser le sang, surtout celui d'une personne de ce sexe, de ce rang, et d'une aussi proche parente.
« Nous voyons que ces considérations troublent beaucoup Sa Majesté. Nous croyons qu'il est très-nécessaire de vous instruire de ses paroles prononcées il y a peu de temps, et de les soumettre à vos bons jugements. Nous vous recommandons à la protection du Tout-Puissant.
« Vos bons amis.
« Nous vous prions de brûler cette lettre et celle qu'elle renferme. Nous brûlerons votre réponse dès qu'elle aura été communiquée à la reine. »
Pawlet était un dur puritain, mais un honnête homme ; il se hâta de répondre, le 2 février 1587 :
« J'ai reçu votre lettre d'hier cejourd'hui à cinq heures de l'après-midi, et je vous fais parvenir ma détermination avec toute la célérité possible. Je vous la transmets dans toute l'amertume de mon cœur. Faut-il que je sois assez malheureux pour compter au nombre de mes jours celui où ma gracieuse souveraine m'ordonne de commettre une action défendue par les lois divines et humaines? Ma vie, ma place et mes biens sont à Sa Majesté, et je suis prêt à les lui sacrifier dès demain, si ce sacrifice peut lui être agréable ; mais Dieu me garde de faire un aussi effroyable naufrage de ma conscience, et d'imprimer une si grande tache à ma postérité que de verser le sang, si ce n'est par l'autorisation de la loi, et en vertu d'un acte public! Je me flatte que Sa Majesté, selon sa clémence accoutumée, prendra en bonne part ma réponse! »
Élisabeth, trompée dans son désir d'un assassinat mystérieux, se vit réduite à l'exécution publique qu'elle avait voulu éviter. Elle avait congédié les ambassadeurs de France et d'Écosse ; elle avait résisté à toute intervention officielle en faveur de Marie Stuart ; elle fit appeler Davison, secrétaire d'État, dans son cabinet. C'était un homme de bien peu d'expérience politique. Élisabeth lui demanda le warrant rédigé par Burleigh pour l'exécution de la reine d'Écosse, et, l'ayant signé en souriant, elle ordonna à Davison de le porter au chancelier, afin qu'il y apposât le grand sceau. La joie d'Élisabeth éclatait dans sa physionomie. Elle dit à Davison que, malgré tous les retards qu'elle avait mis par bonté à cette grande mesure, elle en avait toujours senti la nécessité. Elle désapprouva hautement sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury de n'avoir pas prévenu le scandale d'une exécution publique par une exécution secrète, selon le vœu de son gouvernement. Elle déclara que leur pusillanimité était presque une trahison ; puis, reprenant sa bonne humeur, elle congédia Davison en ajoutant, avec une atroce ironie : « Faites ce que je vous ai commandé. Allez apprendre tout ceci à Walsingham, bien qu'il soit malade et que je redoute pour lui l'émotion d'une si fâcheuse nouvelle. Je crains vraiment que le coup ne le tue sur l'heure. »
Davison se rendit à la chancellerie et fit apposer le sceau royal au warrant. Élisabeth lui envoya le lendemain un messager pour l'engager à différer ce qu'elle lui avait prescrit la veille. Davison s'empressa de venir s'excuser, en avouant à la reine que le warrant était revêtu déjà du grand sceau. La reine parut mécontente et blâma tant de précipitation. Davison, inquiet et livré à toutes les perplexités du doute, s'adressa au conseil. Les lords qui le composaient lui persuadèrent qu'il avait bien agi, qu'il lui restait à dépêcher le warrant à son adresse, et qu'ils se chargeraient de toute responsabilité auprès de leur souveraine. Entraîné par ces vieux courtisans, qui étaient en même temps de si habiles ministres, et dont la plupart le traitaient en ami, Davison expédia le warrant :