Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat, général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou combattre.

On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé, son ennemi mortel ; le duc de Guise était le Scipion, le grand général patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus.

Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu, séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse. Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis : « Je suis heureux de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la loi de France. »

Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il dit : « Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut. Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs chercher fortune. »

Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à la majesté du commandement.

Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs, s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc, tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque M. de Guise, abaissant son épée, s'écria : « Rengaînez, Montpezat ; penseriez-vous tuer un homme mieux que moi? » Et, se tournant vers le baron déconcerté : « Je t'accorde la vie ; car je t'ai tenu à ma merci. Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir ; » et il fit conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant!

D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la maison de Guise. « Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les réformer pour votre soulagement ; vous n'avez pas besoin d'eux. — Il est vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi. »

Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés, ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles : « Souvenez-vous de M. de Guise! » Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six mille hommes furent épargnés.

Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne, chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa grandeur.

Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux faits d'armes du duc de Guise.