Fontainebleau est l'Alhambra des Valois.
Cette race de rois légère et corrompue, en qui coulait comme d'une double source le sang français et le sang italien, entremêlait l'histoire au roman, et la chevalerie au génie. La France, sous cette dynastie, fut une Rome pour la guerre et le droit, une Athènes pour l'art, une Cordoue, une Grenade pour la fantaisie. Le duc François de Guise et l'amiral de Coligny, Cujas et l'Hospital, sont les contemporains de Jean Goujon, de Jean Cousin, de Germain Pilon, de Philibert de Lorme et de Serlio. Les batailles des glorieux chefs du catholicisme et du protestantisme, les œuvres du grand jurisconsulte et les ordonnances de l'austère chancelier, ont à peu près la même date que les Tuileries, le vieux Louvre, Anet, Fontainebleau, Chambord, et les plus exquis tombeaux de Saint-Denis. La barbarie des mœurs, un goût étrange de gibets et de tortures déshonoraient tant de nobles instincts, tant d'élégance et de courage. Même avant les horreurs de la guerre civile, Henri II assistait avec Diane de Poitiers, par manière d'amusement, au supplice qu'on appelait estrapade, et qui consistait, chose effroyable! à suspendre de malheureux protestants au-dessus d'un bûcher, à les plonger et à les replonger dans les flammes jusqu'à la mort.
Telle était cette dynastie, cette cour, cette civilisation, ce siècle, qui rayonnaient et fleurissaient dans le feu, dans les larmes et dans le sang.
De retour à Paris, Marie Stuart visita d'abord Catherine au château des Tournelles. Athée et florentine, la fille des Médicis était née pour l'intrigue italienne ; mais l'intrigue était insuffisante à gouverner des partis fanatiques et les hommes de fer qui les dirigeaient. Catherine craignait ces hommes et ils la méprisaient. Car la politique était sérieuse pour eux, et pour elle la politique n'était qu'un jeu. Elle louvoyait donc et ne régnait point. Son influence cependant fut profondément immorale. Elle ne connaissait ni loi, ni scrupule, ni pitié. Son sein avait enfanté Charles IX, Henri III, Marguerite de Navarre, le crime et la débauche ; sa main empoisonnera en offrant des parfums, sa bouche sourira en ordonnant la Saint-Barthélemy. Femme d'une scélératesse blasée chez qui l'organe du cœur n'existait pas, et qui, pour la postérité, reste une énigme de calcul, d'embûches et de vices! Marie Stuart haïssait instinctivement la reine mère et elle la dédaignait un peu, ne la trouvant pas d'assez bonne maison. Elle ne vint donc au château des Tournelles que par bienséance. Catherine reçut bien la reine d'Écosse et lui proposa de l'accompagner au Louvre, où Marie logeait. Marie s'inclina et céda partout le pas à la régente. Sa fierté gémit de cette dégradation que lui imposait la fortune et qu'aggravaient les caresses cruellement hypocrites de son ennemie. Catherine se vengeait. Ces deux femmes hautaines se rappelaient une autre époque. Le soir même de la mort de Henri II, Catherine s'était effacée devant cette jeune rivale qu'elle humiliait maintenant. Sur le point de sortir en carrosse avec le roi François II et Marie Stuart, Catherine s'était arrêtée tout à coup, et, l'esprit présent au milieu de sa violente douleur, elle avait dit à Marie Stuart : « Montez madame, montez ; c'est vous qui êtes la première. »
Marie était redevenue la seconde, et son orgueil ulcéré lui faisait sentir, malgré son goût pour la France, la nécessité du départ.
Elle ne s'y prépara pas seulement par des regrets et des rêveries, mais par de longues et sérieuses conversations avec MM. de Martigues, de la Brosse et d'Oisel, qui connaissaient à fond les affaires de l'Écosse, où ils avaient résidé comme ambassadeurs pendant les troubles de la régence.
Marie Stuart s'arracha enfin au seuil du Louvre. Le roi, la reine mère, le duc d'Anjou, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, MM. de Guise et les plus grands seigneurs de la cour, l'accompagnèrent jusqu'à Saint Germain en Laye. Ses oncles se mirent à la tête du cortége qui la conduisit à Calais. Ce cortége était illustre et brillant. Tous les plus braves et les plus nobles gentilshommes de France se rangèrent autour de la plus belle des reines et des femmes. Plusieurs étaient blessés d'amour, le fils du connétable de Montmorency, le maréchal Damville, surtout. On citait de lui un trait héroïque et touchant. Un jour, dans une des mêlées si fréquentes entre les deux partis qui divisaient la France, les catholiques et les protestants, Damville se défendait et attaquait tour à tour. Il avait besoin de toutes ses forces. Soudain, tout en brandissant son épée, il se baisse, au risque d'être tué cent fois, afin de ramasser un fichu de soie de Chypre qui avait touché le beau cou de Marie et qu'elle s'était laissé dérober.
Un gentilhomme de la suite du maréchal, Chastelard, petit-neveu par sa mère du chevalier Bayard, était aussi éperdument épris de la reine d'Écosse. C'est Damville qu'elle aimait, et qu'elle eût épousé ; mais il était marié. On accusa la reine d'avoir conseillé au maréchal d'empoisonner sa femme pour faire disparaître tout obstacle entre eux. Cette première accusation n'a jamais été prouvée, et l'histoire l'écarte comme une calomnie.
Marie Stuart, voyageant à petites journées, arriva à Calais au commencement du mois d'août 1561 avec son escorte de princes et de chevaliers.