Je n'hésite pas cependant à dire que la prose de Marie Stuart est très-supérieure à ses vers. Son style est l'un des meilleurs du seizième siècle, de ce siècle ondoyant et fécond dans son chaos, épris de volupté et de sang, de foi et d'athéisme, d'austérité et d'orgie, passionné pour l'antiquité et amoureux des choses nouvelles ; le siècle des saints et des courtisanes, des orthodoxes catholiques ou non catholiques et des libres penseurs.

La tiare posée entre un volume de Platon feuilleté sans cesse et une Bible toujours fermée, Léon X, l'élève de Marsile Ficin, de Politien et de Pic de la Mirandole, l'ami de Sadolet, de Bembo et de Bibbiena, le pape des peintres, des poëtes, des humanistes, avait inauguré ce siècle dans une nonchalance majestueuse. Jules II avait attiré et protégé Michel-Ange, ce génie de même métal que le sien ; Léon X s'attacha Raphaël, cette imagination du même firmament que lui. Tels pontifes, tels artistes.

Quel spectacle! Érasme, le grand journaliste de l'Europe, se rit de tout, enveloppé de la chaude atmosphère de son poêle, en sa maison de Bâle. Thomas Morus se prépare de loin au martyre par la prière et par la culture des lettres, au bord de la Tamise, sous son toit de Chelsea, où il accueillait Holbein. L'Arioste chante à Ferrare, sous les pins de sa villa. Machiavel, chassant aux grives le matin, causant à l'hôtellerie de son village avec les voyageurs, jouant aux cartes avec l'aubergiste, le meunier, le boucher et les charbonniers, ses voisins ; puis quittant, le soir, son costume de paysan souillé de poussière et de boue, et revêtant des habits de cour avant d'entrer dans son cabinet pour écrire les Discours sur Tite-Live, et pour converser avec les grands hommes de l'histoire, se consume d'ennui, d'inaction et d'étude à la Strada. Les cardinaux les plus illustres vivent, à la cour épicurienne du Vatican, et y font représenter des comédies obscènes. Ils jurent, non par le Dieu vivant, mais par les dieux immortels. Ils dédaignent les Écritures qu'ils ne lisent point, dont le latin barbare offenserait leurs oreilles délicates, et altérerait en eux l'harmonie, la pureté des périodes cicéroniennes.

Luther, et plus tard Calvin, avec tous les chefs du protestantisme, secouèrent ce monde d'artistes et de princes en robes rouges, platoniciens et dissolus, qui dissertaient et qui jouissaient entre les festins et les empoisonnements, entre les orchestres et les poignards. La réforme amena ainsi la grande réaction catholique représentée par Ignace de Loyola et par sainte Thérèse. Cette réaction fut saluée d'une moquerie sceptique par Montaigne, d'un cynique éclat de rire par Rabelais, tandis que se rencontraient dans une même ivresse furieuse la royauté, l'Église, la noblesse et le peuple.

Marie Stuart si passionnée et si brillante, païenne par nature, catholique par éducation et par faction, poëte, érudite, princesse, femme, participe de tous les instincts de son siècle, et les représente par toutes les faces étincelantes ou sinistres. « Elle avoit l'esprit grand et inquiété, » dit Michel de Castelnau.

Comme écrivain, elle ressemble aux rapides narrateurs de son temps, non pas certes à de Thou, grave magistrat, antique par la latinité, moderne par les événements, selon le goût des contemporains ; mais à ces héros de plume et d'épée, Montluc, d'Aubigné, les plus vivants des historiens, parce que leurs annales sont des mémoires, parce qu'au lieu de jeter dans leurs pages leurs systèmes ou leur science, ils y jettent leur cœur, leur conscience et leur action. Marie Stuart en fait autant dans ses lettres, et c'est par là qu'elle est originale. Ses vers sont bien éclipsés par ses lettres. Là, elle ne balbutie plus, elle parle ; et l'on sent que cette prose si nette, si colorée, si émue, n'est plus le jeu, mais la moelle de sa pensée. La gloire littéraire est un des prestiges de cette femme étonnante qui en eut tant d'autres. Tous ces prestiges lui ont survécu et lui survivront. Un nom fameux dans l'histoire est un astre dans le ciel : il ne peut s'éteindre qu'avec le monde. Il faut donc le reconnaître, un rayon de Sapho et de Vittoria Colonna flotte sur la mémoire de Marie Stuart. Mais cette flamme d'esprit et de bon sens qui brille dans ses lettres, voilà sa véritable auréole.

Ses doux loisirs cessèrent entièrement à Calais. Les deux heures qu'elle réservait naguère à l'étude, elle était forcée de les donner aux affaires.

Tout enflammée par ses oncles, qui n'estimaient rien tant que le pouvoir, elle songeait sérieusement à l'exercer. Elle s'arrachait à ses habitudes de princesse littéraire et frivole, pour s'élever au rude métier de gouverner par elle-même. Elle aurait bien encore les conseils des Guise, mais elle ne serait plus sous leur tutelle glorieuse. Cette perspective d'indépendance effrayait sa faiblesse en flattant son orgueil. Qu'importe? se disait-elle. Élisabeth n'est-elle pas à la tête de son royaume? Ne compte-t-elle pas entre les plus puissants et les plus sages souverains de l'Europe? Elle ménage les finances pour ne pas accroître les impôts. Elle augmente et féconde la première de toutes les forces de l'Angleterre : la marine. Elle entretient l'ordre le plus merveilleux dans ses États, la police la plus habile dans les cours étrangères. Il lui suffit, pour cette tâche, d'avoir de graves ministres et d'appliquer son esprit à l'empire. Marie se proposait d'égaler et même de surpasser Élisabeth.

Elle cherchait des raisons de moins pleurer la France et de diminuer sa peine. Elle ne pouvait rester la seconde là où elle avait été la première. Il lui fallait se résigner de bonne grâce à la nécessité. Pourquoi ne s'en retournerait-elle pas avec bonheur? Elle allait essayer la couronne d'Écosse à son front. Elle la possédait dès sa naissance, mais elle ne l'avait jamais portée. Sa puissance souveraine serait sa plus belle perle. Elle représenterait la gloire des Guise et des Stuarts. Elle vaincrait l'anarchie ; elle apaiserait les guerres civiles ; elle assurerait le repos de ses États, la prospérité de son peuple. Elle servirait la religion catholique ; elle s'approcherait du sceptre d'Angleterre, dont elle était l'héritière légitime, et se tiendrait prête à tout événement, soit pour le recevoir de son droit, soit pour le réclamer par les armes. Elle serait une grande reine, qu'elle eût un trône ou qu'elle en eût deux, aimée de quelques-uns, respectée de l'Écosse et de l'Europe.

C'est ainsi que, tout en pleurant la France, sous sa cendre de veuve, elle couvait le feu de son ambition et l'ardeur de régner.