Je la fie à ton amitié,

Pour que de l'autre il te souvienne.

Le lendemain 15 août 1561, Marie se sépara des seigneurs qui l'avaient escortée à Calais. Ne pouvant parler à cause de sa douleur, elle mit la main sur son cœur, et s'avança vers le rivage, où sa petite flotte l'attendait. Cette flotte se composait de deux galères et de deux vaisseaux de transport. Marie choisit la galère dont le chevalier de Mauvillon était le capitaine. Au moment où elle se disposait à y monter, l'avisé cardinal de Lorraine, qui allait repartir pour Saint-Germain avec le duc et le cardinal de Guise ses frères, conseilla prudemment à sa nièce de ne pas risquer ses diamants aux hasards de la traversée, et de les lui laisser en dépôt. Marie, souriant, s'en excusa en répondant à son oncle que ses diamants courraient la même fortune que la reine d'Écosse. Elle gravit légèrement l'échelle de la galère, où elle se trouva environnée d'une suite brillante d'adorateurs. La France ne l'exposa pas seule à l'Océan et aux vaisseaux d'Élisabeth. Trois de ses oncles et plusieurs jeunes nobles épris de ses charmes et attachés à la maison de Guise, furent sur le pont en même temps qu'elle. Deux barques chavirèrent. Six hommes périrent à quelques brasses de la galère royale, malgré les ordres que Marie multiplia dans son émotion et toutes les tentatives du chevalier de Mauvillon pour sauver ces pauvres matelots. La reine était désespérée. Elle se comparait à Didon, avec cette différence qu'après la fuite d'Énée, Didon regardait la mer, tandis qu'elle, elle regardait le rivage. Elle exhalait ses regrets par des soupirs, et par des mots entrecoupés de sanglots. Durant cinq heures, elle ne détourna pas une minute les yeux du port où elle avait appareillé, disant toujours avec des lamentations touchantes : « Adieu, France ; adieu, France, mon unique joye. » La nuit seule put l'empêcher de regarder le pays de sa jeunesse et de ses amours. Elle était inconsolable. Elle avait fait promettre au timonier de l'éveiller au point du jour, s'il apercevait encore les côtes de France. Le vieux marin n'oublia pas cet ordre, et Marie salua pour la dernière fois les rivages de sa patrie d'adoption : « Adieu, France, s'écria-t-elle encore, c'en est fait ; adieu, France, que je ne cesserai de me rappeler, et que je ne verrai plus! »

Quand tout se fut effacé à l'horizon, elle pleura de nouveau, et les pressentiments sinistres la saisirent. Hélas! la froide et prophétique terreur qu'elle ne pouvait surmonter, était sans doute le frisson que l'ombre de l'avenir communiquait à son âme!

La petite flotte de Marie Stuart arriva un dimanche matin. Grâce à un brouillard épais, elle avait évité la flotte anglaise, qui, pour s'emparer de la personne de la reine, croisait à la portée du Forth, entre Berwik et Dunbar.

Le brouillard dura le jour et la nuit (1561). Le grand prieur, l'un des oncles de la reine, ordonna de jeter l'ancre en pleine mer. Le lundi seulement, le brouillard se dissipa, et l'on aperçut le port de Leith. C'était le 19 août, et l'on prit terre aussitôt ; mais rien n'était préparé pour la réception de Marie.

Dès le 9 août, Randolph écrivait à Cecil : « On peut douter, en quelque temps qu'elle vienne, qu'elle soit bien accueillie dans un pays où la plupart des gens sont persuadés qu'elle médite leur ruine totale. Qu'elle vienne quand elle voudra, on fait de minces dépenses pour son arrivée, et il n'y a presque personne qui croie qu'elle ait cette idée. J'ai montré la lettre de Votre Grandeur au lord James, au lord Morton et au lord Lethington. Ils désirent, ainsi que Votre Grandeur, que la reine d'Écosse soit retardée ; et, si ce n'étoit l'obéissance qu'ils lui doivent, ils s'embarrasseroient fort peu de la jamais voir. »

Cependant, lorsque les nobles qui se trouvaient à Édimbourg connurent le débarquement de leur jeune reine, ils se réunirent afin d'ajouter un cortége national à son cortége étranger. C'était une troupe austère et farouche, plus faite pour contredire et combattre la royauté que pour la servir. Les hommes hardis et fiers qui la composaient étaient vêtus de pourpoints de buffle. Leur barbe était courte et leurs moustaches redressées en pointe. Ils avaient une seconde armure, une cotte de mailles, qu'ils endossaient, même dans la paix, contre l'assassinat. Plusieurs portaient une toque de velours noir entourée de trois rangs de perles ; d'autres des casques, d'autres de larges chapeaux relevés d'un côté par une agrafe, et ornés de plumes qui retombaient en arrière. Le meurtre, au milieu des orages de la régence de Marie de Lorraine, était devenu pour eux une telle habitude, qu'ils étaient toujours sur leurs gardes, et que, même au saut du lit, en robes de chambre et en pantoufles, ils avaient le sabre au côté et les pistolets à la ceinture. Rudes et passionnés pour la réforme, ils marchaient au pas de leurs chevaux à la rencontre de Marie Stuart avec plus de curiosité que de respect et d'amour. Ils abordèrent d'un œil soupçonneux cette princesse, d'un œil hostile et jaloux les seigneurs français qui l'accompagnaient. Le saint Évangile et l'Écosse leur sonnaient mieux aux oreilles et au cœur que les noms de Marie Stuart et de catholicisme, ces deux noms papistes.

L'aspect des nobles écossais fut étrange et nouveau à Marie. Néanmoins, sans témoigner aucun étonnement, elle les accueillit avec la grâce qui lui était familière. Sa beauté éclatante et sa sympathie électrique semblèrent fondre la glace de cette première entrevue, et les plus jeunes cédèrent même à un enthousiasme chevaleresque. Mais les partisans de la réforme et les amis de Knox, qui étaient partout en majorité, reprirent bientôt une attitude grave et un visage impassible.

Marie, après s'être un peu reposée à Leith, se disposa, non sans confusion, à continuer sa route jusqu'à Édimbourg. Elle redoutait pour l'Écosse soit la raillerie, soit la pitié de ses courtisans français. Quand elle aperçut les pauvres chevaux du pays qu'on lui avait envoyés précipitamment d'Édimbourg, leur maigreur, leur taille petite et lourde, la boue dont ils étaient souillés, leurs harnais en désordre, leurs galons flétris, leurs housses en lambeaux, ce ne fut pas seulement de la honte qu'elle éprouva, ce fut de la douleur. Elle se sentait humiliée dans son peuple, et sa couronne lui parut de laiton. Elle rougit, versa quelques larmes en s'écriant imprudemment que ce n'étaient pas là les haquenées et les palefrois qu'elle avait coutume de monter, ni les magnificences du royaume de France. Les Écossais froncèrent le sourcil, et rappelèrent Marie à elle-même. Elle chercha et réussit à être aimable le long de la route, jusqu'à la demeure de ses ancêtres.