Vêtue comme au Louvre, Marie était assise sur un fauteuil de bois ciselé, trône de ses ancêtres, et qui avait succédé au bloc de granit, en forme de chaise, sur lequel se plaçaient, dans l'abbaye de Scone, les premiers rois d'Écosse, le jour de leur couronnement. Les femmes de la reine avaient recouvert de coussins le vieux fauteuil, et, de ce siége de majesté, Marie attirait à elle jusqu'à ses plus ombrageux ennemis.

De tous les environs d'Édimbourg les plus grandes dames s'étaient empressées pour cette soirée à la nouvelle cour, mais aucune n'était comparable à Marie Stuart ; et les poëtes purent dire que la plus belle rose d'Écosse fleurissait sur la plus haute branche.

Deux groupes briguaient à l'envi les préférences de la reine, qui excellait dans cet art où la coquetterie de la femme s'élève jusqu'à l'habileté politique et devient un manége de la royauté. Elle ne mécontenta pas ce soir-là les Français qui l'avaient accompagnée, mais ses faveurs les plus marquées furent pour ses Écossais.

On remarquait autour d'elle trois de ses oncles, le grand prieur, le duc d'Aumale, le marquis d'Elbeuf, des grands seigneurs dont les aînés étaient de grands hommes. Venaient ensuite le fils du connétable de Montmorency, le maréchal Damville, digne d'ajouter encore de l'honneur à l'honneur de son nom ; Castelnau de Mauvissière, délié comme un ambassadeur, honnête comme un chevalier ; Chastelard, aussi brave que son immortel aïeul, bien que moins sérieux, un Bayard de roman ; Strossi, un proscrit d'une des plus puissantes familles de Florence, un héros athée que son talent, son courage et sa parenté avec Catherine de Médicis relevaient dans l'exil ; la Guiche, un intrépide soldat, cher au duc François de Guise, qui le réservait pour les coups de main et pour les mêlées ; Brantôme, un Gascon libertin, spirituel, impudent, un écrivain de boudoir, d'alcôve et de bivouac ; puis la Noue, un cœur chaud et une tête calme, le Catinat anticipé de la réforme.

Les seigneurs écossais, mêlés à ce groupe, s'entretenaient avec la reine et avec les Français, plus bruyamment que ne le prescrivait l'étiquette. Marie les traita tous avec une politesse affectueuse proportionnée à leur naissance, à leur mérite, à leur importance politique.

Ils avaient pour la plupart une attitude guerrière et rigide à la fois, et l'on doutait s'ils ressemblaient à des chevaliers ou à des sectaires. Le premier d'entre eux était lord James Stuart, frère naturel de Marie, non moins beau que son père et que sa sœur, fier comme un bâtard de roi, hardi comme un soldat et prudent comme un diplomate. Après lui, on distinguait le comte de Morton, dont le visage impitoyable et adroit inspirait la crainte, et dont l'âme était plus double, plus insensible, plus sauvage encore que les traits ; lord Ruthven, sans peur et sans scrupule, rusé et audacieux avec l'aisance d'un homme de cour ; Lindsey, un rude et intrépide magnat de bruyères, dont les petits yeux gris enfoncés lançaient des éclairs aussi brillants que ceux de sa célèbre épée, et qui, sous son grossier pourpoint portait « imprimés sur satin » les plus terribles versets de la Bible ; lord Huntly, orgueilleux de son courage, de ses immenses richesses territoriales et de ses innombrables vassaux ; Maitland, un aigle et un caméléon tout ensemble ; Robert Melvil, un courtisan accompli, dont le dévouement dépassait un peu les calculs de l'intérêt personnel, et qui cédait quelquefois à son cœur malgré sa raison ; Kirkaldy de Grange enfin, le plus habile tacticien de l'Écosse, un homme de guerre transcendant, admiré de tout ce qui portait en Europe l'épée du commandement, humain d'ailleurs au milieu des mœurs cruelles de sa patrie.

Les Hamilton, dont le chef était Jacques, comte d'Arran, duc de Châtellerault ; les Seaton, les Fleming, et les autres seigneurs papistes, étaient déjà en minorité dans cette noblesse, dont le souffle de la réforme entraînait les plus généreux, dont les moins délicats, les plus nombreux flairaient comme une proie les biens des grandes familles fidèles à la tradition, et les domaines de l'Église et des monastères.

La reine, fatiguée, se retira de bonne heure.

Bien qu'il eût été prié avec beaucoup d'égards, Knox, soit mépris du monde, soit hostilité, n'avait point paru dans les salons du château.

Après s'être échappé des galères de France, il avait vécu en Angleterre près de Cranmer, en Suisse près de Calvin. Il était rentré depuis 1555 en Écosse, où beaucoup d'émeutes presbytériennes l'avaient réjoui. Il en raconte une avec cette verve abrupte et puissante qui donne une idée de toutes les autres : « J'ai vu, dit-il, l'idole de Dagon (le crucifix) rompue sur le pavé, et prêtres et moines qui fuyaient à toutes jambes, crosses à bas, mitres brisées, surplis par terre, calottes en lambeaux. Moines gris d'ouvrir la bouche, moines noirs de gonfler leurs joues, sacristains pantelants de s'envoler comme corneilles. Et heureux qui le plus vite regagnait son gîte! car jamais panique semblable n'a couru parmi cette génération de l'Antechrist. »