Knox était le régulateur de la foi et le maître de la colère du peuple, qu'il retenait ou qu'il déchaînait à son gré.

Son absence avait été remarquée à cette soirée, et l'on s'était entretenu de lui dans plus d'un groupe.

Avec ce tact délicat et cette rare clairvoyance qui la distinguaient dans ses courts intervalles de sérénité, lorsque les passions n'offusquaient point son esprit et n'aveuglaient point son regard, Marie comprit que les hommes avec qui elle aurait le plus à compter comme reine, et qui influeraient le plus puissamment sur ses destinées dans la politique et dans la religion, étaient lord James Stuart, son frère, et John Knox. Elle se résolut à les gagner.

Elle nomma lord James le chef de son cabinet, et lui donna pour second Maitland de Lethington. L'un et l'autre étaient merveilleusement propres, par leurs talents et par leurs liaisons, soit avec Dudley, soit avec Cecil, à maintenir l'union des deux reines et des deux pays.

Dès lors Marie s'occupa du soin de son royaume en princesse tantôt sérieuse, tantôt frivole. Elle cherchait à plaire autant qu'à gouverner. Près de son fauteuil, jusque dans la salle des délibérations, il y avait une petite table à ouvrage de bois de senteur. Marie, et c'était l'une de ses séductions, siégeait en femme dans ses conseils ; mais elle savait les présider en reine, passant à propos, au milieu des hommes d'État de sa confiance, d'une tapisserie ou d'une dentelle à des discours de politique et d'administration. Elle excellait dans les travaux de l'aiguille, et elle s'amusait à préluder par là aux vives illuminations d'une intelligence toujours brillante et même toujours juste, quand ses fougues personnelles ou l'ambition, soit de sa famille, soit de son parti, n'obscurcissaient pas ses facultés vraiment supérieures.

Marie, vers le 1er septembre 1561, dépêcha Maitland à Élisabeth. Ce jeune ambassadeur à qui rien ne manquait, si ce n'est l'incorruptibilité de la conscience, et qui accepta d'être le pensionné de l'Angleterre, était porteur de mille assurances de dévouement pour la fille de Henri VIII. Il déposa à ses pieds, avec les compliments empressés de Marie, de riches présents parmi lesquels étincelait un diamant taillé en forme de cœur, comme symbole de l'affectueux élan de celle qui envoyait une si gracieuse ambassade. Marie se désabusa vite, mais elle fut du moins sincère au commencement, dans les protestations d'une amitié qui ne fut jamais chez Élisabeth qu'un leurre pour tromper et pour perdre sa rivale.

La reine d'Écosse tenait aussi à attirer John Knox.

Elle avait entendu jusque sur le continent le bruit de ses pamphlets et de ses sermons. Le retentissement du marteau démolisseur des presbytériens, disciples ou partisans de Knox, avait surtout frappé Marie d'un sombre pressentiment. Ils ne respectaient pas plus les monuments que la doctrine du catholicisme. Ils renversaient les églises, brisaient les statues, semant çà et là avec irrévérence les débris de leur vandalisme et les ruines de la maison de Dieu. Des colonnes de marbre arrachées au sanctuaire servaient de piliers à de misérables cabanes au lieu du tronc des chênes, et le seuil des étables était fait des pierres qui scellaient autrefois les tombeaux des abbés et des évêques, des saints et des martyrs. Pendant que les foules commettaient les actes les plus terribles, les ministres de l'Église réformée s'emportaient aux déclamations les plus violentes. Ce qui augmentait et justifiait les défiances, c'est que Marie ne ratifiait ni la confession religieuse du parlement de 1560, ni la confiscation des terres du clergé. On lui supposait avec raison l'arrière-pensée de substituer, dès que les circonstances le permettraient, le catholicisme au protestantisme, et de restituer leurs immenses propriétés aux prêtres romains. Elle rappelait quelquefois le mot courageux de l'évêque de Rochester, de John Fisher, aux conseillers de Henri VIII, qui demandaient à la chambre des pairs, sous des prétextes pieux, la sécularisation des petits monastères et l'administration de leurs fermes. « Milords, s'était écrié le vénérable évêque, ce n'est pas le bien, ce sont les biens de l'Église que l'on veut. » « Fisher ne se trompait pas, disait Marie ; les hérétiques n'ont jamais voulu autre chose. » De là contre elle les colères des presbytériens.

Knox se montrait le plus ombrageux. Il avait écrit autrefois un livre contre le droit d'hérédité accordé aux femmes sous le règne de Marie d'Angleterre. Il recommanda publiquement la lecture de ce pamphlet, intitulé : Premier son de la trompette contre le gouvernement monstrueux des femmes.

Les nobles suivaient ce torrent de révolte. Ils mettaient la main sur la garde de leur épée comme les ministres du saint Évangile sur leur Bible. Lord Lindsey et tous les gentilshommes protestants de Fife proclamaient hautement qu'une reine idolâtre était indigne de gouverner ; quelques-uns même, qu'elle était indigne de vivre.