Il y avait dans ce refuge un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. A l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire, puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. « C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il ; mais il faut plaire au Christ. »
Quand son moment eut sonné, on le vit reparaître dans les comtés de l'est de l'Écosse et semer hardiment les germes de sa doctrine. Refoulé en Angleterre, il y continua ses prédications. Persécuté par Marie, la sœur d'Élisabeth, il se retira à Genève, la Rome protestante, où Calvin l'accueillit comme un frère. On montre encore l'allée verte, le long du lac, où ces deux forts ouvriers de Dieu se promenaient sous le ciel entre le Jura et les Alpes, et s'entretenaient de la tâche immense qu'ils avaient à remplir l'un et l'autre dans le monde. Impatient de mouvement et d'action, Knox partit bientôt de Genève ; il parcourut la Suisse et l'Allemagne, éveillant partout des disciples, des fanatiques et des persécuteurs. D'Allemagne il repassa en Écosse, où le peuple entier l'attendait. Chose merveilleuse! il avait quitté une patrie catholique, il retrouva une patrie protestante. L'arbre qu'il avait planté avait grandi et fleuri en son absence. Il fut reçu par toutes les classes comme le libérateur des âmes, comme le prophète du nouvel Évangile.
Il était digne de sa renommée et de la vénération qu'il inspirait.
Knox fut le grand initiateur de l'Écosse, non pas, à la manière antique, par les Muses immortelles, par la poésie, par la musique, par les nombres, comme Orphée, ou Tirésias, ou Pythagore ; mais selon le besoin des temps, par le pamphlet, par la prédication, par l'éloquence, comme Luther et Calvin. Il avait, ainsi que Calvin, poussé très-loin le protestantisme, et, tout en proclamant la divinité du Christ, pour laquelle il serait mort avec joie, il n'admettait point la présence réelle dans l'Eucharistie. Il avait fait ce pas immense au delà de Luther. Bien qu'il préférât pour la doctrine Calvin, son émule, dont il avait l'intelligence systématique, et la logique législatrice, à l'exemple de son maître Wishart, il ne parlait de Luther qu'avec un respect mêlé de tendresse. Il n'approuvait ni les bouffonneries ni les faiblesses du grand moine de Wittemberg ; mais il le célébrait pour ses luttes, pour ses foudres contre Rome, pour les services rendus à la vérité évangélique, dont il avait été le premier promoteur et le premier flambeau dans la chrétienté.
Il invoquait souvent le nom et l'autorité de Luther ; il en citait les exemples et les maximes.
« Que je le veuille ou non, je suis forcé de devenir plus savant de jour en jour, » disait-il quelquefois avec l'ami de Mélanchthon.
Et encore :
« Jésus-Christ lui-même est né d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage. »
« Voilà pourquoi, ajoutait Knox, je me suis marié une et même deux fois. J'ai accompli le précepte de Dieu et de la nature. »
Il avait le don d'imposer et d'entraîner. Il était exemplaire, persévérant, infatigable. Souvent à la merci, soit des paysans, soit des seigneurs, son intrépidité était sans égale. Témoin de leurs excès, il les rappelait sans cesse à la modération, à la pureté de la morale. Non-seulement il échappait ainsi à tous les périls, mais il s'emparait de la souveraineté spirituelle. Il était si dévoué, si éloquent! et puis son prestige auprès du peuple, c'était sa sainteté ; auprès des nobles, c'était son courage.