« J'entends que les privaultés de la royne s'augmentent tous les jours avec le comte de Rose (Darnley), et de telle façon que l'on en parle icy peu à son honneur. »
Pour la naissance, Darnley valait un prince. Son père, le comte de Lennox, avait épousé lady Douglas, fille de Marguerite, la sœur aînée de Henri VIII. Marguerite avait été mariée d'abord à Jacques IV, roi d'Écosse, et ensuite au comte d'Angus, ce terrible seigneur qui, à l'exemple d'un de ses ancêtres, donnait aux archers anglais prisonniers le choix de perdre le pouce ou l'œil droit. On raconte de lui un trait qui peut montrer à quel point il était possédé du démon de la guerre. A la bataille d'Acram-Moor (1544), au moment de la charge contre les Anglais, le comte d'Angus voyant sortir d'un marais, près de l'abbaye de Melrose, une troupe de hérons, s'écria : « Où sont mes braves faucons pour nous battre tous à la fois, hommes et bêtes, et vaincre en même temps? »
Marie Stuart était la plus proche héritière de la couronne d'Angleterre par son aïeule Marguerite, qui avait épousé son grand-père Jacques IV ; après elle venait la comtesse de Lennox, fille de la même Marguerite et du comte d'Angus. Darnley était donc au même degré que Marie Stuart, et Marguerite était leur aïeule commune. Seulement Marie descendait du premier époux ; Darnley, du second ; elle d'un roi, lui d'un comte, du comte d'Angus.
Sous des dehors aristocratiques et des apparences délicates, Darnley avait le tempérament le plus ardent. Il touchait à la jeunesse, il entrait dans cet âge heureux et terrible où la puberté fait explosion, où la vie atteint sa plénitude infinie, où tout l'homme est amour, où les désirs jaillissent du cœur comme d'un volcan, où l'imagination centuple ces élans furieux et ne rêve que de femmes.
Darnley éprouvait cet enivrement lorsqu'il rencontra Marie Stuart. Dès lors il n'y eut plus qu'elle pour lui, et sa passion fut au comble.
Bien qu'il ne fût pas incomparablement beau, Darnley était plus attrayant que François II et que la plupart des jeunes seigneurs des cours de France, d'Écosse et d'Angleterre.
Ses cheveux fins et dorés brillaient comme un rayon du matin, et ombrageaient avec souplesse un front très-noble par la hauteur, mais un peu étroit. Son nez et son menton arrondis avaient le tour singulièrement mou de son caractère. Son teint était éblouissant de fraîcheur, et il y avait quelque chose de l'enfant dans les joues de ce jeune homme. Elles étaient pétries, gonflées et nourries de lait ; mais ce n'était pas du lait des louves ni des lionnes, c'était du lait des génisses et des brebis. Ses yeux bleus, au-dessus desquels s'arrondissaient deux sourcils blonds, lançaient, à travers de longs cils, le feu qui brûlait son sang, et sa bouche indifférente à la parole, au silence, n'avait qu'une expression voluptueuse. Elle était altérée de la soif d'une femme, de Marie Stuart. J'insiste sur cet embrasement sensuel de Darnley, parce qu'il dévoile sa destinée tout entière, et qu'il devient par là digne de l'histoire.
Darnley n'avait pas une taille moins séduisante que sa figure. Il était svelte comme un jeune bouleau de Perth. Élisabeth l'appelait Yonder long lad, le long garçon. Son costume ajoutait encore à sa flexibilité. Il portait avec une présomption impertinente et une élégance rare ses riches vêtements. Sa tête semblait s'élancer plus légère d'une fraise godronnée à petits plis d'où pendait un médaillon d'or. Ce médaillon renfermait un portrait de Marie qu'elle avait accordé, longtemps avant son mariage, à la comtesse de Lennox pour l'impatient Darnley. Le jeune comte avait fait graver ses armes sur la boîte du portrait, et ces armes étaient d'une signification prophétique. On remarquait dans ce sombre blason un arbre d'un triste augure : à côté du fer de lance et de la claymore, il y avait un if funèbre des landes d'Écosse. Mélancolique pressentiment! Hélas! ce jeune homme que la comtesse de Lennox donnait vivant à Marie Stuart, Marie Stuart devait le rendre mort à la comtesse de Lennox, à la mère éplorée!…
Le comte de Murray, offensé déjà des restrictions que la faveur de Riccio apportait à son autorité dans le conseil se sentit plus menacé encore par l'avénement de Darnley, et « se retira, dit Paul de Foix, fort mal content en sa maison. » D'autres seigneurs, les Hamilton, le duc de Châtellerault en tête, Glencairn, Rothes, Argyll, non moins irrités que Murray, s'entendirent avec lui et se tinrent prêts. Ils ne voulaient ni ne pouvaient souffrir que la reine se passât, dans une aussi grande circonstance, de l'assentiment des états. L'opinion publique universelle fut contraire à ce mariage. Sur le continent, c'était presque une mésalliance ; en Écosse, on se révoltait contre la pensée d'un souverain catholique. Or Darnley était papiste. Il avait été tenu sur les fonts baptismaux selon les rites dont le protestantisme écossais avait horreur. Le prêtre l'avait béni suivant l'ancienne formule : « Amenez, chers frères, au bord de la cristalline fontaine le nouveau-né. Qu'il navigue ici, battant l'eau sainte non de la rame, mais de la croix. Le lieu est petit, il est vrai, mais il est plein de la grâce. »
Le peuple était indigné.