Randolph écrit à Cecil : « Il y a en cette cour bien des querelles, des disputes et des contestations. On ne peut rien faire de mieux que de chercher à entretenir ce désordre et ces brouilleries. David occupe toujours la même place ; ce qui fait mal au cœur à bien des gens, exaspérés de voir leur souveraine entièrement gouvernée par un drôle de cette espèce. »

« L'obstination de Marie, ajoute ailleurs Randolph, s'accroît avec le courroux de ses sujets. Si les bons conseils sont méprisés, on aura recours à d'autres moyens plus violents. Ce ne sont pas une ou deux personnes du vulgaire qui parlent, c'est tout le monde. Ce mariage est tellement odieux à la nation, qu'elle regarde l'Écosse comme déshonorée, la reine comme flétrie, et le pays comme ruiné. Marie est tombée dans le dernier mépris. Elle se défie de tous ses nobles qui la détestent. Les prédicateurs s'attendent à des sentences de mort, et la plèbe, agitée par ses craintes, se livre au pillage, au vol et au meurtre, sans que justice soit jamais rendue… »

Telle était la situation des esprits. Nul n'y avait plus contribué et ne l'a mieux décrite que Randolph, dont les curieuses lettres déposées au Musée Britannique étincellent de tant de verve et contiennent tant de révélations piquantes.

En toute occasion, il ajoutait son électricité de haine aux orages que couvait toujours le double génie aristocratique et presbytérien de l'Écosse.

Randolph était né pour la grande intrigue. Son cœur n'était point accessible à la pitié, et le rayon divin ne brilla jamais dans son intelligence dépravée, dans son esprit délié, aventureux, ennemi de l'ordre, amoureux du chaos qu'il préparait avec d'intarissables ressources, et qu'il contemplait ensuite avec une joie perverse.

Il connaissait l'Écosse mieux que sa propre patrie. Il avait étudié toutes les questions, tous les intérêts, toutes les passions diverses de cette malheureuse contrée. Il savait l'histoire des grandes familles et de chaque ramification de ces familles. Il exploitait les rivalités, les jalousies, dont il agitait les torches dans les foyers domestiques. Sa mère était Écossaise, sa maîtresse aussi. Elles appartenaient à la plus haute aristocratie. Elles servaient Randolph dans tous ses desseins avec un dévouement aveugle, et il cultivait leur affection, il l'exaltait à plaisir, non comme un sentiment ni comme une volupté, mais comme un moyen politique. Il disposait avec la même facilité d'Élisabeth, qui avait en lui toute sa confiance. Elle entrait dans les vues infernales de son ambassadeur. Sa main royale s'humiliait à copier des lettres que Randolph lui envoyait toutes faites, et qui, revêtues de l'écriture et de la signature de la reine d'Angleterre, devaient mettre le feu aux quatre coins de l'Écosse, enhardir les uns, intimider les autres, tromper tout le monde, enflammer la discorde dans les plaines et dans les hautes terres.

Cecil ordonnait avec une froide préméditation ; Randolph exécutait avec audace, sans s'étonner, sans hésiter et sans rougir. Il provoquait même les décisions du conseil, et tantôt il les prévenait, tantôt il les exagérait.

Randolph fut l'organisateur permanent des troubles de l'Écosse et son mauvais génie. En nuisant au pays de Marie Stuart, il croyait servir l'Angleterre, qui profitait de tous les déchirements, qui s'enrichissait de toutes les pertes de ses voisins. Randolph mettait ainsi une sorte de conscience dans ses coupables menées, et le patriotisme lui tenait lieu de morale. Il était plus citoyen qu'il n'était homme, et plus Anglais que chrétien. Pourvu que l'injustice fût utile à sa patrie, elle devenait pour lui la justice. Séduit par ce sophisme, il ne connaissait pas le remords. Dans son égoïsme artificieux, il dédaignait, comme tous les hommes d'État de son pays, la fraternité, la sensibilité, la charité de l'Évangile, et le mal il l'appelait bien.

J'ai visité la petite maison, au bord de la mer, où il ourdissait, dans le mystère, dans les brumes, sous les nuages, et au bruit des flots irrités, ses plans machiavéliques. Cette petite maison délabrée, aux assises limoneuses, au toit verdâtre, et qu'habite une pauvre famille de pêcheurs, était l'antre d'Éole, d'où sortaient toutes les tempêtes de la guerre civile.

La haine d'Élisabeth n'était pas plus perfide que celle de Randolph, mais elle était plus forte : elle éclatait dans les moindres circonstances de sa vie intime. Elle se trahissait même devant les ambassadeurs de Marie Stuart. Rien n'est plus curieux et ne révèle aussi bien les préoccupations envieuses, implacables d'Élisabeth, que certaines pages des Mémoires de Jacques Melvil, frère de Robert, le diplomate de Lochleven, et d'André, le dernier maître d'hôtel de Marie Stuart.