Jacques Melvil fut envoyé par la reine d'Écosse, quelques mois avant la célébration de son mariage, auprès de la reine d'Angleterre, pour l'apaiser et pour lui adoucir la blessure d'un billet ironique dont l'imprudente Marie se repentait :

… « Vous lui direz, écrivait-elle à Melvil, que je suis très-mortifiée qu'elle l'ait si mal interprété.

« Il est vrai qu'à la lecture de sa lettre je me suis sentie un peu émue, et ce n'estoit pas sans raison : car on me donnoit à entendre que les nobles estoient mécontents du retour du comte de Lenox (Lennox), à qui j'avois permis de revenir en Escosse, et l'on prétendoit m'insinuer que son arrivée feroit naistre des troubles.

« Tout cela m'avoit si mal disposée et m'avoit mis dans une telle cholère, que quand les termes de ma lettre seroient encore plus aspres, j'aurois tousjours cru que ma bonne sœur ne m'en sçauroit pas mauvais gré, vu que je n'avois en aulcune façon le dessein de la fascher. Vous tascherez donc de calmer ses soupçons ; et s'il y a dans ma lettre quelque expression susceptible de deux sens, vous la supplierez de choisir le meilleur. »

Dans une autre dépêche, Marie Stuart accréditait Melvil près d'Élisabeth, dont elle appelait sur lui toute la bienveillance. Elle ajoutait : « Je vous prie me réserver un peu de vostre bonne grace jusqu'à ce que l'aye justement perdue, ce que je n'espère voir tant que je vive. »

Melvil choisit à Londres un appartement très-rapproché de la cour. Hatton et Randolph l'allèrent prendre à son hôtel et le conduisirent au palais.

Élisabeth le reçut dans les allées de son parc, à l'ombre de ses grands arbres de Westminster. Ce n'était pas la maîtresse de l'Angleterre, c'était la souveraine des cœurs, la vierge des deux mondes avec tout ce qu'elle avait pu rassembler dans sa parure de séductions savantes. Elle écouta sans impatience les excuses de Melvil, et, comme elle était menacée d'une guerre avec l'Espagne, elle s'en contenta. Après avoir conduit l'habile Écossais à travers les détours de ses jardins, elle gravit avec lui l'escalier de marbre de son palais, et vint se reposer dans un petit cabinet retiré où plusieurs portraits étaient suspendus. Melvil reconnut celui de Marie Stuart. Élisabeth regarda longtemps ce portrait et le baisa. « J'aime votre maîtresse, dit-elle avec un équivoque frémissement des lèvres, et je voudrais qu'elle fût ici au lieu de son portrait. » Melvil s'inclina, et la reine reprit : « A quoi passe-t-elle son temps, quand elle n'est pas occupée des affaires d'État? — Madame, répondit Melvil, troublé de l'inflexion qu'Élisabeth donnait à des paroles amicales, elle partage ses heures entre la chasse, l'étude et la musique. — Joue-t-elle bien du clavecin? — Très-bien, madame. » Élisabeth se tut. Le lendemain, elle ordonna en secret à l'un de ses courtisans, milord Hunsdon, d'introduire Melvil dans une pièce attenant au salon où elle avait coutume de toucher son clavecin. La reine ne manqua pas de jouer, et elle y mit tout son talent ; puis, comme pour descendre dans le parc, elle leva la tapisserie de la pièce d'où Melvil l'avait entendue. Elle sembla s'irriter d'abord de cette indiscrétion de l'ambassadeur ; mais il s'excusa sur les habitudes de la cour de France où il avait longtemps vécu, et où de telles familiarités avec les princes étaient permises. D'ailleurs, le charme d'une telle musique avait été irrésistible sur lui. Élisabeth marcha jusqu'à une place préparée pour elle au milieu de ses parterres. Elle s'assit sur un coussin, et en offrit un autre à Melvil, qui était à genoux devant elle. Madame de Stafford survenant, Élisabeth dit : « Melvil, votre maîtresse joue-t-elle mieux que moi du clavecin? » Il n'hésita pas à convenir qu'Élisabeth lui était en cela très-supérieure. Une autre fois elle voulut danser devant Melvil, et lui arracher l'aveu de l'infériorité de Marie Stuart au bal. Melvil était opprimé, il mentit pour plaire. Un soir il crut pouvoir dire la vérité. « Quelle est la plus grande de ma sœur ou de moi? dit Élisabeth. — C'est ma maîtresse, répliqua Melvil. — Elle est donc trop grande, » reprit sèchement la reine.

Quelques jours avant de prendre congé, Melvil fut mis encore à une dernière épreuve. Dans l'une de ces promenades parmi les gazons et les fleurs de son parc, où toute l'élite de la cour l'accompagnait, Élisabeth, interrogeant Melvil sans préparation, lui demanda qui d'elle ou de sa sœur d'Holyrood avait le plus beau teint et les plus beaux cheveux? Melvil répondit avec une heureuse ambiguïté que nulle beauté en Angleterre n'était comparable à Élisabeth, ni en Écosse à Marie Stuart. Pressé de répondre sans détour, Melvil se vit forcé de préférer à sa charmante maîtresse la reine d'Angleterre, un homme d'État plutôt qu'une femme. Melvil, quoique honnête, se disait en diplomate que c'était l'occasion de faire bon marché de la vérité, et que le plus grand malheur n'était pas de mentir, mais de déplaire. La flatterie cependant dut lui coûter.

Élisabeth eut toujours plus de trente ans. Sa physionomie ne fut jamais jeune. Elle affichait l'étiquette de la chasteté, et sa prétention était qu'on la crût absorbée dans ses pensées virginales. Aussi la belle vestale assise sur l'un des trônes de l'Occident, la vestale couronnée, comme la nommait Shakspeare, n'eut pas d'amants, elle n'eut que des favoris ; mais elle en eut toute sa vie, jusqu'à Essex. « Le comte de Lestre, » dit la Mothe-Fénelon dans un mémoire secret, « ayant l'entrée, comme il a, dans la chambre de la royne lorsqu'elle est au lict, s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame d'honneur, et de s'azarder de luy-mesme de la bayser, sans y estre convyé. »

Les favoris d'Élisabeth étaient les hommes de son caprice, quelquefois de sa passion. Les habiles ministres Walsingham, Cecil, étaient les hommes de son choix et de son estime. Par ceux-ci elle fut vraiment grande et la bienfaitrice de son peuple. Malheureusement elle était la fille de Henri VIII, la fille de celui dont toutes les colères étaient cruelles et toutes les amours sanguinaires. Elle lui ressemblait. Dans les entr'actes de ses affaires et de ses plaisirs, elle inventait des parfums, à l'exemple du comte d'Oxford, et elle cherchait des modes nouvelles qu'elle imposait ensuite comme des devoirs envers la délicatesse de son goût. Elle était aussi pédantesquement barbare dans de telles futilités que majestueusement gauche dans ses attitudes. Elle faisait ajouter des rosettes de soie, des broderies, des franges d'orfévrerie à ses gants, qui revenaient à plus de soixante schellings la paire. Avec ses favoris elle était une femme discrètement voluptueuse, fantasque, mobile, toujours menaçante, souvent terrible. Avec ses ministres elle était un politique achevé, prudent, économe ; elle payait les dettes des gouvernements précédents, et ces dettes ne montaient pas à moins de quatre millions sterling. Bien plus, elle élevait la marine anglaise de quarante-deux à douze cent trente bâtiments.