Voilà, je crois, sous son sceau brisé, le mot de ce mariage précipité par Marie, dirigé secrètement par le génie perfide et par l'âme mobile d'Élisabeth.
Élisabeth haïssait en Marie Stuart son héritière ; elle haïssait surtout la femme séduisante dont elle ne pouvait être la rivale de beauté et de grâce ; elle haïssait de plus en la reine d'Écosse, avec ses froids et habiles ministres et avec tout son peuple, la nièce des Guise, l'amie de Philippe II et du pape, la princesse catholique. Marie était donc dévouée aux catastrophes. La nation anglaise et ses hommes d'État, Cecil, Walsingham, Randolph, l'exécraient. Sans autre alliance qu'une aversion commune, Élisabeth s'entendait avec ses sujets pour perdre Marie Stuart. Une haute vertu, une politique habile, une tolérance généreuse du protestantisme l'auraient peut-être sauvée ; mais la reine d'Écosse, par l'accumulation des fautes et par leur énormité, se mit en quelque sorte du parti de ses ennemis et les aida à sa ruine.
Le mariage était pour elle une condition de gouvernement, et, ce qui était bien plus, une ardente fantaisie de sa jeunesse. Élisabeth s'était prononcée énergiquement. Elle avait écarté de Marie Stuart les plus illustres prétendants : don Carlos, présenté par le cardinal de Granvelle et par la duchesse d'Arschot ; l'archiduc Charles, sondé par le cardinal de Lorraine ; le duc d'Anjou et le prince de Condé, tous épris de la reine d'Écosse. Ces prétendants, qui appartenaient aux trois grandes puissances catholiques de l'Europe, auraient soulevé toutes les susceptibilités de la politique anglaise et du protestantisme écossais.
« … Si Votre Majesté, écrivait Randolph à la reine d'Écosse, veut faire un mariage qui soit agréé de ma souveraine, elle doit éviter d'en faire un qui puisse donner de l'ombrage à ses voisins, comme celui qu'elle a fait avec le dauphin de France. Il est bien plus expédient que vous preniez pour époux un seigneur anglais, pourvu qu'il s'en trouve d'assez heureux pour vous plaire. Alors Élisabeth ne tardera plus à vous déclarer son héritière, supposé qu'elle vienne à mourir sans laisser de postérité. »
La reine d'Angleterre resserrait ainsi le choix de Marie Stuart parmi la noblesse de la Grande-Bretagne.
Élisabeth, nous l'avons dit, avait pensé à lord Henri Darnley, son parent et celui de la reine d'Écosse. C'était le jeune courtisan le plus frivole de l'Europe, avec des perles aux oreilles, des chaînes au cou et à la toque. Il dansait bien, chantait à ravir. Il avait le don de plaire aux femmes et d'être méprisé des hommes.
Élisabeth compta sur un caprice de Marie Stuart et ne se trompa point. Indirectement elle insinua son dessein à la comtesse de Lennox, qui, elle aussi, ne songeait qu'à l'accomplir. La haine d'Élisabeth et l'ambition de cette mère se liguèrent sans se parler. Élisabeth donna mille facilités au comte, à la comtesse de Lennox et à Darnley, tout en éclatant contre eux. Elle confisqua leurs biens, elle envoya la comtesse à la Tour ; mais le mariage se fit, et c'est ce qu'Élisabeth avait calculé. Sa colère n'était qu'un demi-masque. Irritée en apparence de ce que Marie Stuart avait refusé Dudley, elle se réservait par là le droit de soutenir les rebelles d'Écosse et de pousser habilement son ennemie aux abîmes. Au fond, Élisabeth voulait garder pour elle Dudley, qu'elle aimait et qu'elle fit comte de Leicester ; elle voulait en même temps que la légère Marie se prît au piége qu'elle lui tendait. Marie ne vit pas le piége, elle ne vit que la beauté de Darnley, et elle sentit un âpre plaisir à braver Élisabeth en satisfaisant un goût de cœur. Élisabeth fut politiquement heureuse par là. Un prince étranger n'ajouterait pas les forces d'un royaume voisin à la souveraineté de l'Écosse ; et Marie Stuart se compromettait deux fois : avec les égaux de Darnley blessés dans leur orgueil, avec le protestantisme atteint dans sa foi. Quelle bonne fortune pour Élisabeth dans cette comédie si orageusement jouée! que de discussions à susciter, que de tempêtes à déchaîner contre une rivale odieuse!
Marie Stuart ne pouvait se rendre compte des bizarres contradictions d'Élisabeth. « Le mécontentement de ma bonne sœur est vraiment merveilleux, disait-elle, car le choix qu'elle blâme a été fait conformément à ses désirs communiqués par M. Randolph. J'ai rejeté tous les compétiteurs étrangers ; j'ai accepté un Anglais descendant du sang royal des deux royaumes, et le premier prince du sang en Angleterre, celui qui sera, je crois, par ces raisons agréable aux sujets des deux pays. »
Darnley était catholique, objectent quelques historiens, afin de prouver la sincérité de haine qu'Élisabeth portait à ce mariage de la reine d'Écosse. Mais cela même était un prétexte flagrant pour Élisabeth d'entretenir des troubles perpétuels en Écosse et de les éviter ainsi à l'Angleterre.
Un jour, Paul de Foix « la trouvant en sa chambre privée, qui jouoit aux échecs, parce qu'il avoit entendu qu'elle estoit fort faschée de ce que la royne d'Escosse se marioit avec le fils du comte de Lenos, il se voulust ayder de ceste occasion, et lui dist que le jeu des eschecs estoit une image du discours, prévoyance et événement des actions des hommes, où, quand l'on perdoit un pion, il sembloit que ce fust peu de chose. Toutefois, bien souvent, il emportoit la perte de tout le jeu. A quoy la reine respondit qu'elle entendoit bien que le fils du comte de Lenos n'estoit que comme un pion ; mais qu'il seroit bien pour luy donner mat, si elle n'y prenoit garde. »