Elle y prit garde en effet ; et le catholicisme de Darnley, que le conseil d'Élisabeth transforma plus tard en un danger public, devint pour elle un moyen puissant de tenir en haleine le protestantisme dans les deux royaumes, d'accroître jusqu'au fanatisme sa propre popularité, et de tourner toutes les colères, tous les mépris contre l'ennemie, qui menaçait à la fois la constitution et le saint Évangile.
Élisabeth habitait tantôt Westminster, tantôt Richmond, tantôt Hampton-Court, tantôt Windsor, tantôt Greenwich.
Greenwich avait été son berceau, et Westminster devait abriter son tombeau sous les arceaux gothiques de la vieille abbaye où sommeillent toutes les gloires historiques de l'Angleterre.
Richmond, dont le splendide palais a disparu, conserve ses rives enchantées, ses cottages, ses parcs, ses jardins, ses ormes, ses chênes, ses prairies, toutes ses verdures incomparables. On y respire encore aujourd'hui une impression de fraîcheur, de recueillement, d'immortalité.
Élisabeth se sentait moins sèche, moins stérile au milieu de cette fécondité charmante de la nature. De loin en loin les rosiers de Richmond embaumaient son âme dure, comme l'églantier des montagnes parfume quelquefois le rocher. C'est là que la reine sembla le plus aimer Leicester, Hatton, Walter-Raleigh ; c'est là qu'elle devait pleurer Essex et mourir peut-être de douleur.
Plus tard, Milton ne pouvait s'arracher à ces bords primitifs. Il y puisa dans ses contemplations errantes une intarissable poésie. Vieux, infirme, aveugle, Homère régicide, il n'eut pour inventer Éden, qu'à se souvenir des paysages de Richmond ; il n'eut, pour peindre l'Ève de son paradis, qu'à se rappeler la jeune fille anglaise couchée dans l'herbe matinale sous un saule de la Tamise.
Hampton-Court n'était pas plus magnifique sous Élisabeth qu'à l'époque des prospérités de Wolsey. Dans ce château qu'il avait bâti, dans ces somptueux pavillons de brique dont la teinte rouge était mêlée de vert de mer à cause de l'humidité, le cardinal-légat entretenait plus de cinq cents officiers ou domestiques revêtus de ses livrées. Élisabeth parlait quelquefois avec indignation du luxe et de la puissance d'un sujet que Charles-Quint appelait dans ses lettres Mon bon et loyal ami, et que le doge de Venise nommait Reverendissima Majestas.
Windsor, construit par des rois, plaisait davantage à la reine. L'antiquité de cet édifice, ses tours énormes, les unes rondes, les autres carrées, son esplanade admirable, sa masse gigantesque en pierre grise, ses lierres grandioses, tout cela est d'un aspect aussi imposant que triste. On dirait une prison monumentale. Windsor, avec ses donjons accumulés, avec sa forêt sans frontières, est un Fontainebleau monotone, plus colossal, mais moins varié, moins vivant, moins coloré, un Fontainebleau dans la brume.
Bien que la reine y résidât avec plaisir, elle préférait Greenwich où elle était née. Elle préférait Greenwich même à Richmond.
Greenwich était son séjour de prédilection.