C'est là qu'elle aimait, soit à penser, soit à se délasser dans ses allées de sable fin bordées de fleurs. Souvent elle franchissait la porte de son parc que des degrés de marbre joignaient au fleuve, et près desquels était sans cesse amarrée sa barge royale. Elle se reposait des affaires et des soucis de la couronne par des promenades sur l'eau mêlées de musique, d'amour voilé, de flatteries délicates et de conversations classiques.

Élisabeth était savante. Elle avait eu pour précepteur un humaniste éminent, Ascham, qui ne tarit pas d'admiration sur les hautes qualités, les talents et l'érudition de la princesse :

« … Elle parle le français et l'italien comme l'anglais même, écrit-il à son ami Sturmius ; le latin avec facilité, exactitude et jugement ; elle parle le grec souvent et passablement bien.

« Elle a lu avec moi tout Cicéron et une grande partie de Tite Live. Son habileté dans la langue latine dérive presque exclusivement de l'étude de ces deux auteurs. »

« Nous lisons, écrivait-il encore à Sturmius, les harangues d'Eschine et de Démosthène. Lady Élisabeth comprend d'une manière si admirable non-seulement l'idiome original, mais encore tous les sujets de débats, les décrets du peuple, les mœurs et les coutumes des Athéniens, que vous seriez étonné de l'entendre. » Le bon humaniste ajoute :

« Elle excelle dans la musique, mais elle ne charme pas excessivement. Quant à son extérieur et à sa mise, elle préfère une élégante simplicité à la magnificence ; elle n'aime point à se faire tresser les cheveux ni à porter de l'or ; elle dédaigne ces sortes d'ornements, et, en général dans ses manières et dans tout son genre de vie, elle ressemble plutôt à Hippolyte qu'à Phèdre. »

Telle était Élisabeth de seize à vingt et un ans. Ces naïves révélations échappées à l'enthousiasme de son maître, expliquent bien les prétentions d'Élisabeth à la chasteté, et son goût pour les entretiens classiques dans les intervalles des plaisirs et des affaires. Devenue reine, on comprend comment, après s'être fait un peu prier, elle s'adressait en latin à l'université d'Oxford, et en grec à l'université de Cambridge.

Quoique Élisabeth semble avoir toujours eu l'âge des hommes d'État, elle n'était pas sans une sorte de beauté. Elle avait une apparente distinction de teint et un éclat de chevelure que relevaient encore les splendeurs de la couronne. Elle avait la taille haute, mais un peu roide. Elle était impérieuse et absolue, même dans la galanterie. Il y avait de l'hypocrisie jusque dans son regard d'amour, et de la pédanterie jusque dans son sourire. Sous la mobilité de ses lèvres équivoques, sous les plis de son front élevé, sous les paupières de ses yeux perçants, on sentait gronder et rugir l'âme féroce de Henri VIII. Élisabeth avait tous les instincts du tyran, du sectaire, de la femme. Sa main délicate, effilée, qui cueillait un lis, symbole mensonger de pureté, et qui arrangeait une dentelle, était prête à signer des arrêts de mort, et condamnait un pamphlétaire à avoir le poing coupé, parce qu'il n'avait pas parlé d'elle avec assez de respect.

Il est vrai qu'au-dessus de ses vices, de ses passions, dans les froides régions du cerveau, brillait une intelligence sans chaleur, mais non sans lumière, et une volonté inflexible, dénuée de sensibilité comme de conscience. Cette double faculté fut son prestige dans ce siècle merveilleux, dont toutes les grandes aptitudes étaient personnifiées autour du trône d'Élisabeth.

Siècle de philosophie, représenté par le neveu de Burleigh, par François Bacon, le premier des penseurs pour la profondeur de l'intuition et l'immensité des pressentiments ; siècle de ruse, d'embûches, de prévoyance et de politique, représenté par Cecil et Walsingham ; siècle d'aventures, représenté par Walter-Raleigh. Siècle de théologie et de tortures, représenté par Henri VIII, dont l'esprit survivait dans la reine et dans son peuple ; siècle de guerre, représenté par Sussex et toute l'aristocratie ; siècle de feu et de fer ; siècle des assassinats illustres, juridiques ou non juridiques ; siècle du prince de Condé, des Guise, de Marie Stuart, de don Carlos ; siècle des massacres approuvés par le pape ; siècle des auto-da-fé de Philippe II, des boucheries du duc d'Albe ; siècle de la Saint-Barthélemy des Valois ; siècle où le sang coulait comme l'eau, et ne valait pas le prix d'un intérêt, d'un fanatisme ou d'un caprice ; siècle tragique à la plus haute puissance ; plus tragique certainement que la révolution française elle-même! Or, ce siècle, le plus pathétique de l'humanité, eut pour poëte à la cour d'Élisabeth le plus pathétique de tous les poëtes, depuis Job et Eschyle : William Shakspeare, le poëte de la terreur et de la pitié, de l'amour et du destin, des sanglots et des larmes, des frissons et des affres suprêmes, de l'agonie et de la mort. Ce prodigieux et inépuisable génie devait être le poëte du XVIe siècle. Car la poésie est le contre-coup retentissant de l'histoire, et l'idéal est le dernier mot, le mot sonore, immortel, de la réalité. Telle était Élisabeth et tel était ce siècle, avec lesquels Marie Stuart se jouait dans son imprudence.