Élisabeth, elle, ne jouait pas, ou plutôt elle jouait un jeu sérieux. Elle fut réservée comme la femme anglaise, orgueilleuse, sectaire et nationale comme l'homme anglais ; pour tout dire, l'incarnation de l'Angleterre, Albion elle-même couronnée, aux pieds de laquelle échouera Rome, et oscilleront sur l'élément britannique les débris de l'invincible Armada, cette flotte qui portera, au chiffre de Philippe II, les destinées conquérantes et exterminatrices du catholicisme.

L'Angleterre adora Élisabeth. Élisabeth eut aux yeux de l'Angleterre, un mérite qui surpassa tous les mérites : elle fut la vive image de sa nation, et elle se dévoua sans restriction au gouvernement de l'État. Elle fut économe dans les dépenses de la royauté, afin de répandre sur la marine les trésors qu'amassait sa parcimonie. Elle multiplia les ports, elle fut prodigue pour ses vaisseaux, magnifique pour ses marins ; et c'est elle qui créa véritablement l'Angleterre, qui en fit une Carthage du Nord, la Carthage de toutes les mers. C'est là l'éternel honneur d'Élisabeth, et ce qui, pour le peuple anglais, la place au dessus de tous les rois de son histoire.

Reconnaître Marie Stuart comme héritière eût été un acte bien grave d'Élisabeth ; c'était donner à la reine d'Écosse un pied dans l'Angleterre, une influence directe, un règne occulte, mais puissant, par les catholiques au dedans, par les Guise et par Philippe II au dehors.

La politique d'Élisabeth, autant que son goût, l'inclinait à détester Marie Stuart.

Les Guise n'étaient que les tribuns et les capitaines du parti catholique. Le grand chef, le roi de ce parti était Philippe II, comme Élisabeth était la reine du parti protestant.

Ils se ressemblaient dans des sphères diverses par leur rôle, par leur nature ; mais ils différaient par leur situation, et, quoique pareils, ils n'étaient pas égaux.

Philippe II n'avait qu'une passion profonde : la haine de l'hérésie. Échappé à une tempête dans un trajet de Flandre en Espagne, il se crut sauvé par un miracle de la Vierge, et il en devint plus inexorable. Il se voua au massacre des ennemis de l'Église. Il condamna tous les rangs, tous les âges, tous les sexes, et il assista aux exécutions les plus barbares. Il protégea l'inquisition, qui fleurit dans le sang, à l'ombre de son sceptre, et qui fut la première institution de l'Église et de l'Espagne. Il ne recula devant aucune férocité. Il fit arrêter comme suspect de luthéranisme Constantin Ponce, l'un des chapelains de l'empereur Charles-Quint. Ce consolateur de son père, il le relégua dans une prison infecte. Ponce y mourut : Philippe II, poursuivant sa vengeance sur ce vieillard inanimé, ordonna de le brûler. Il fut, dit-on, sur le point d'exercer les mêmes impiétés envers la mémoire de Charles-Quint, de qui il tenait la vie et la couronne. On sait qu'il n'épargna pas son fils don Carlos. Rien ne lui coûtait à immoler devant son idole. Il lui jetait en holocauste les meilleurs sentiments, les plus saintes affections.

Issu de tant de princes catholiques, il y avait en lui, par la tradition, une sorte de grandeur chrétienne et royale qui ne s'émouvait de rien, ni de la prospérité ni de l'adversité.

Quand arriva le gentilhomme qui devait lui apprendre la victoire de Lépante, et qui avait traversé silencieux des groupes de courtisans curieux et attentifs, le roi écrivait dans son cabinet ; il s'interrompit pour écouter et pour lire la dépêche. Son visage ne trahit aucune impression ; seulement il dit : « Juan a beaucoup hasardé ; que le Seigneur soit béni! » et il reprit sa correspondance.

Lorsque Christophe de Mora lui annonça la ruine définitive de l'Armada, il priait dans son oratoire. Il se contenta de répondre froidement : « Dieu est le maître ; j'avais envoyé cette flotte contre les hommes, non contre les éléments ; » et, sans se plaindre, il acheva ses prières.