Toujours penché sur une carte du monde, il nouait et dénouait les fils de son impitoyable politique avec un zèle qui n'excluait ni la temporisation ni la persévérance. « Un roi est un tisserand, » disait-il.
Il était voluptueux, cruel, fanatique et absolu. Ses vices, mêlés de quelques vertus, lui avaient composé une inflexible conscience.
Sa vie ne semble-t-elle pas éclairée d'un reflet sinistre et résumée par son agonie? Ce moine-roi, stoïque et dur, voudra mourir son crucifix sur sa poitrine, un autre crucifix dans la main droite, sa discipline ensanglantée à ses pieds, et un cierge du mont Serrat dans la main gauche. Sa dernière recommandation à son fils sera d'exterminer les hérétiques. Quel spectacle solennel et terrible que ce prince, à son heure suprême, au fond de sa cellule dorée de l'Escurial, conseillant à son fils les meurtres sacrés qu'il avait multipliés, pendant son long règne, sans lassitude et sans remords! Expirant, il tiendra le cierge du mont Serrat, comme il portait, vivant, la torche toujours allumée des bûchers, des auto-da-fé et des supplices.
Élisabeth elle-même, quoique sans scrupules aussi et sans entrailles, se permit moins de forfaits, soit que le protestantisme fût plus généreux parce qu'il était plus jeune, soit plutôt qu'elle fût moins implacable par étendue d'intelligence. Mais il n'y eut pas entre eux la différence d'un cœur. Ni l'un ni l'autre n'en eut un dans la poitrine. Seulement Philippe II eut un crâne étroit, ténébreux et ardent ; Élisabeth eut une tête vaste et lumineuse. Elle ne fut pas moins cruelle par sensibilité, elle fut moins cruelle par supériorité d'esprit, de peuple, de gouvernement, de civilisation.
Marie Stuart était la plus chère alliée de Philippe II, et la plus irréconciliable ennemie d'Élisabeth, une rivalité personnelle s'ajoutant à leur éloignement politique et religieux. Cependant, assurée de l'avenir, Élisabeth demeura en repos dans les premiers temps du mariage de Marie. Elle se contenta de faire des remontrances, d'exprimer son déplaisir à Holyrood par ses ambassadeurs Tamworth et Randolph.
Tout parut se calmer pour la reine d'Écosse, et elle put s'abandonner avec sécurité à tous les transports de son amour. Elle lia intimement Riccio et Darnley, jusque-là que l'époux et le favori partageaient souvent le même lit. Riccio était l'homme éminent des deux ; et Darnley, le maître nominal, se subordonna sans le savoir aux plans de celui qu'il regardait comme son serviteur et son ministre.
Riccio, qui avait fait réussir le mariage de Darnley, lui inspira des sentiments, et lui ouvrit des perspectives conformes aux secrets désirs de Marie. Ces désirs, qui lui étaient communs avec la reine, il les avait réduits en politique. Cette politique consistait à saper, à combattre les seigneurs protestants, à nouer des alliances de plus en plus étroites avec la France, avec Rome, avec l'Espagne.
Heureuse de trouver dans le favori de son cœur l'homme d'État de ses pensées monarchiques et religieuses, Marie entrevoyait déjà le pouvoir absolu restauré et le catholicisme rétabli par son courage. Du sein des plaisirs elle rêvait sans cesse cette double gloire. Elle approuvait la conférence de Bayonne, où, sous le prétexte d'une entrevue de Charles IX et de sa sœur la reine d'Espagne, le duc d'Albe, d'accord avec le pape Pie IV et le cardinal de Lorraine, conseillait un plan d'extermination contre les protestants et le protestantisme dans toute l'Europe. Marie consentait à ce plan. Elle se promettait à elle-même, et elle prenait l'engagement avec Riccio, de repousser toute négociation avec les chefs de la liberté et de la réforme, Murray et les lords rebelles. Dans les enivrements de son ressentiment, de sa victoire, de ses espérances, elle se flattait de les bannir à perpétuité, de les dépouiller de leurs dignités et de leurs terres comme parjures et comme traîtres. Elle laissait même entendre qu'elle ne s'arrêterait pas à eux, qu'elle atteindrait plus haut jusqu'à celle qui leur donnait un asile après leur avoir prodigué l'or et les encouragements. Elle se vantait d'avoir des communications avec les catholiques d'Angleterre, des moyens prompts et sûrs de punir la reine hérétique dont elle avait tant à se plaindre. « … Luy ayant esté faict remontrance par quelques-uns de ses seigneurs, écrit Paul de Foix, qu'elle prenoit trop de peyne et travail, estant tousjours parmi les armées et aux champs en temps très-malaisé, elle leur respondit que ne cesseroit jamais en semblables peynes, jusqu'à ce qu'elle les eust menés à Londres. »
Paroles dangereuses, transmises d'heure en heure à Cecil par les espions qu'il entretenait autour de Marie! Confidences frivoles d'une jeune reine amoureuse qui passait sa vie au milieu des courtisans ; dans les guerres, toujours à cheval ; dans la paix, tantôt à la chasse, tantôt au bal, le matin dans les bois, le soir dans les fêtes! Vains élans de triomphe qu'une autre reine moins jeune et plus impitoyable notait à Greenwich, afin de les étouffer plus tard sous les plombs et sous les pierres des donjons anglais!
Une harmonie parfaite régna d'abord à Holyrood, mais cette harmonie ne fut pas longue. Violente, passionnée et mobile, Marie se lassa vite de Darnley. Ce n'était ni un cœur, ni une intelligence, ni un bras. Il avait toutes les frivolités de la femme, jusqu'au goût de la parure et des rubans. Dès qu'elle le connut, elle cessa de l'aimer.