Il souffrait les injures et en attirait à la reine.
Désirant désarmer le clergé réformé, il assistait à ses sermons. Il ne réussit qu'à se faire insulter en face. Knox lui dit un jour, du haut de la chaire, que lorsque Dieu voulait châtier les crimes d'un peuple, il le livrait à la domination des femmes et des enfants.
Marie méprisa cet adolescent énervé. Elle se rapprocha de Riccio, dont l'esprit et les talents la charmaient. Elle l'entoura de considération, de soins, d'honneurs. Elle le traita comme un homme de haute naissance. Chose inouïe dans l'étiquette du XVIe siècle, elle le fit manger à sa table, lui, un ministre récent, mais naguère un cameriere, un musicien, un vil chanteur. Elle fit plus. Il était convenu que le nom du roi précéderait celui de la reine dans la signature des actes publics : Marie signa avant Darnley, puis elle supprima entièrement ce nom et y substitua celui de Riccio.
Furieux de cet abandon et de cet outrage, Darnley se livre à toutes les fougues, à toutes les orgies, à toutes les crapules. Plongé dans l'ivresse, dans le jeu, dans les plaisirs ignobles et dégradants, il ne revoit la reine que pour l'injurier. Il ne peut réprimer sa grossière violence, même dans les salons d'Holyrood :
« La reine, écrit Randolph, se repent bien de son mariage ; elle abhorre Darnley et tout ce qui lui appartient. »
Le roi était jaloux, et sa jalousie perçait. Les seigneurs écossais, envieux de Riccio, le favori tout-puissant de la reine, la créature des Guise, le séide du catholicisme, attisèrent cette passion du roi. Le comte de Morton surtout, très-attaché à la réforme par ambition, et qui craignait, d'après les rumeurs de cour, que Riccio ne le remplaçât comme chancelier du royaume, envenima le ressentiment de Darnley. Très-sympathique d'ailleurs à Murray et aux bannis, Morton saisit aussi ce moyen de faciliter leur retour et de servir leur cause qui était la sienne. Il affermit Darnley, entraîné déjà par George Douglas, dans un projet de conspiration contre la vie de Riccio.
Marie Stuart avait un goût vif pour Riccio, et ce goût, cet amour l'élève un moment au-dessus des préjugés de la naissance et lui inspire, au XVIe siècle, sur la noblesse, ennemie superbe du pauvre musicien, des lignes dont un philosophe du XIXe siècle ne désavouerait pas quelques traits. Dans sa colère contre les insulteurs patriciens de son favori, elle humilie l'antiquité du nom devant le mérite de l'homme.
« … Quoy!… soubz vernis de grandeur et noblesse des ancestres, il fault et que l'autorité des roys puisse estre enfrainte ou diminuée, et la leur irrépréhensible? L'une vient de Dieu, l'autre du roy soubz Dieu ; car Dieu a esleu les roys et commandé aux peuples de leur obeyr, et les roys ont faict et constitué les princes et grands pour les soulager, et non pour leur faire teste.
« Que doit donc faire le roy, si son père a eslevé un homme de bien, et que les successeurs et enfans dégénèrent? Faut-il que le roy en face mesme estat et leur donne mesme credit (en ce de quoy ils sont indignes) comme la vertu du père a mérité? Le père estoit vaillant, sage et obligeant ; le filz n'a rien appris qu'à faire le grand et prendre ses ayses, et desdaigner toutes loys ; et si le roy trouve un homme de bas estat, pauvre en biens, mais généreux d'esprit, fidèle en cœur et propre en la charge requise pour son service, il ne luy osera commettre autorité, pour quoy les grands qui ont desja en veulent encores! »
Ce ministre éminent et dévoué dont Marie traçait le portrait avec complaisance, c'était Riccio, autour duquel s'organisait une conspiration implacable.