Taylor était un adolescent timide et dévoué. Ses mœurs étaient plus douces et son âme plus sensible qu'il ne convenait, pour son bonheur, dans ce rude siècle et chez le peuple où il vivait. L'affection de ce jeune homme pour le roi avait grandi avec les infortunes de son maître. Taylor s'était attaché d'une étreinte désespérée à Darnley malheureux, comme ces lierres qui nouent avec plus de tendresse leurs souples bras autour des troncs à moitié desséchés.

Darnley souffrit cruellement au château de Stirling pendant le baptême de son fils (17 décembre 1566). La crainte de la risée publique l'empêcha de paraître à la cérémonie. Bothwell, bien que presbytérien, fut l'ordonnateur de cette cérémonie, où la catholique Marie lui sourit avec amour. Darnley ne se montra pas et s'enferma chez lui, ulcéré comme roi, car un sujet l'éclipsait partout ; comme époux, car ce sujet insolent était son rival heureux ; comme père, car celui qui désormais allait veiller sur le berceau de l'enfant royal était un ennemi sans scrupule, sans entrailles, sans frein.

Marie alors s'agitait au milieu d'une tempête de sentiments, de passions et de goûts qui troublait toute la cour.

Elle avait mené à Stirling sa troupe de bouffons conduite par Bastien, qui représentait le chef des satyres. Cette troupe, dans une soirée donnée par la reine, entra précédée et suivie de musiciens et de chanteurs qui charmèrent d'abord par l'harmonie de leurs accords. Mais bientôt l'attention fut absorbée par les satyres, qui, secouant leurs queues et gesticulant d'une manière grotesque, caricaturèrent les façons anglaises. Cette scène burlesque commença à un signal de Bastien, soit ordre secret, soit fantaisie de mime, soit instinct subit de haine, soit pétulance de gaieté française contre les habits rouges. Les ambassadeurs d'Élisabeth et leur cortége furent violemment irrités d'une telle irrévérence. Lord Hatton déclara que, sans son respect pour la reine, il eût percé Bastien de son épée. Le comte de Bedford et Marie Stuart n'apaisèrent pas facilement le tumulte et la colère des Anglais de distinction qui se disaient insultés.

En même temps qu'elle s'abandonnait à ces légèretés, Marie était souvent triste jusqu'aux larmes et aux sanglots. Elle demeurait épouvantée de l'audace de ses ennemis et du meurtre de Riccio, que rien n'effaçait de son souvenir. Parfois on la voyait traverser les allées du parc, et marcher pensive dans les lieux solitaires ; parfois elle sortait de ces découragements par de brusques élans vers le plaisir, suspendue tantôt aux déclarations de Bothwell, tantôt à ses récits. Elle errait avec lui, aux moindres pâles rayons, sous les sapins aimés de Jacques V. Mais soit dans les fêtes qu'elle imaginait, soit dans ses douleurs muettes, soit dans ses promenades, soit dans ses entretiens, elle ne pouvait oublier le crime de son mari. Son ressentiment contre Darnley lui montait par bouffées dans la poitrine, et elle l'exprimait sous toutes les formes sans jamais chercher à le dissimuler. Tout le monde était frappé de ces inconvenances de la reine. Le comte de Bedford, envoyé par Élisabeth à la cérémonie du baptême, et qui semblait dévoué de cœur à Marie Stuart, la supplia, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus chers, de ménager le roi, et d'être plus circonspecte devant la cour. Marie Stuart le remercia de ses bonnes intentions, mais elle continua de se compromettre de plus en plus.

Le comte de Bothwell était le tyran de Marie et de l'Écosse. Il élevait, il abaissait, à son gré, les seigneurs. Il disposait de toutes les fortunes. Personne n'osait agir ni même parler à son détriment. Il tenait dans ses mains la destinée de chacun, et toute ambition était forcée de compter avec lui. Il était la source des grâces, le tentateur des consciences, le corrupteur des âmes. Les honnêtes gens qui n'étaient pas à sa discrétion désiraient-ils se voir, se concerter, se communiquer leurs craintes, il leur fallait se rencontrer la nuit. Ils étaient entourés d'espions. Le comte, même devant Marie, se portait à des violences qui allaient jusqu'à l'assassinat. Un jour, dans la chambre de la reine, il eut une discussion avec Lethington, dont il craignait les trames et dont il haïssait l'esprit. Irrité par la contradiction froide, polie, de son adversaire, il tira son poignard, et, se précipitant sur lui à l'improviste, il l'aurait tué infailliblement, si Marie ne se fût jetée entre eux.

Il ne reconnaissait plus ni droit ni loi. Son caprice l'emportait à toutes les extrémités. Il ne respectait aucune bienséance : sa joie était de les braver toutes. Il dédaignait le peuple comme un vil troupeau, et il abhorrait les ministres du presbytérianisme comme des censeurs implacables. Il était absolu avec la reine, plein d'insolence avec le roi et de hauteur avec les lords. Son nom seul était un effroi : « Nom si fatal, dit un vieux historien, qu'il n'y a plume de milan assez noire pour l'inscrire aux fastes de l'Écosse! »

Cependant d'autres humiliations atteignirent Darnley, et achevèrent de l'accabler.

Un matin, après que la cour fut revenue au château d'Holyrood, étant rentrée par une porte des jardins, il allait gravir quelques degrés pour gagner son appartement, lorsqu'il sentit tomber sur sa toque et sur ses épaules plusieurs poignées de poussière. Il leva les yeux et vit deux têtes qui se retiraient vivement d'un croisillon. Le roi poussa un cri de rage, et s'élança vers l'étage supérieur. Il ne trouva personne. Les maladroits ou les coupables s'étaient enfuis par les corridors du labyrinthe royal. Était-ce un hasard? était-ce une insulte? Darnley ne douta pas que ce ne fût un nouvel affront suscité par ses ennemis. Il redescendit furieux, désespéré. Des rumeurs d'enthousiasme, le bruit, le mouvement des gardes, des seigneurs et de leur suite, attirèrent son attention. Il regarda par la fenêtre sur la grande cour. Bothwell s'avançait au milieu de ses partisans. Les plus fiers barons tendaient en souriant la main au favori : tout le reste s'inclinait avec respect et faisait retentir l'air d'acclamations redoublées. Penché sur la crinière de son cheval, Bothwell saluait et remerciait tour à tour. Le cheval de la reine, richement caparaçonné, attendait au pied de l'escalier. Bothwell sauta à terre, pénétra dans le palais, et ramena bientôt la reine. Il l'aida courtoisement à se mettre en selle, s'y mit lui-même, et ils partirent, accompagnés de quelques amis seulement, pour le château d'Alway. Le roi, consumé d'amour, de jalousie et de honte, ordonna de lui préparer deux chevaux, et suivit avec Taylor la reine et Bothwell. Il arriva quelques minutes après eux à Alway. Dès que la reine l'aperçut, un nuage de sombre ennui couvrit son visage. Elle ne put même dissimuler son irrésistible répulsion, et voulut repartir sans retard pour Édimbourg.

Darnley demeura longtemps immobile et comme foudroyé à la place où la reine l'avait regardé avec mépris en retournant sur ses pas pour le fuir.