Cette arrivée à Aklansas !… J’étais en train (bien qu’il ne fît pas encore nuit, mais nous étions si fatigués, et, de plus, les journées nous paraissaient si longues !…) j’étais en train de sommeiller, la tête appuyée à la dure paroi du wagon et les pieds gelés, malgré les grosses chaussures fourrées que je portais, — et je rêvais, à mon ordinaire, — car je suis un terrible fabricant de rêves et, au cours de ma vie, j’ai peut-être autant vécu, avec autant d’intensité, du rêve que de la veille… Je me rappelle le songe étrange qui se développait dans mon esprit :
J’étais enfant, couché dans mon petit lit de bois à rideaux de tulle blanc, et, à côté de moi, sur un grand tabouret carré, se tenait assis un grand et bon terre-neuve qui avait veillé sur mes premiers ans avec un amour bien plus qu’humain : il s’appelait Toc. Il me regardait… Je revois encore ses bons yeux pleins de fierté et de soumission tout à la fois… Soudain je sentis qu’on me secouait et j’entendis Marion qui me disait : « Nous sommes arrivés. » J’ouvris les yeux, et, la première chose que je vis, ce fut la danseuse qui avait retrouvé toutes ses mines, ses sourires, ses fossettes puériles et qui, en avançant les lèvres comme pour un petit baiser d’oiseau, était en train de les couvrir d’une couche énorme du rouge le plus rouge.
Marion me dit :
— Je vais vous dire adieu et vous souhaiter bonne chance. On m’attend à la gare pour m’emmener en carriole à Swinnah. C’est à quatre-vingts milles d’ici. Je n’y serai pas avant quatre jours. Priez Dieu pour que je n’aie pas trop froid.
— Je le prierai, je vous le promets, répondis-je en souriant avec une certaine gravité.
— Et vous ? me demanda-t-elle. Qu’allez-vous faire maintenant ?
— Je compte, répondis-je, rester une huitaine de jours à Aklansas pour trouver un traîneau et des chiens, — et je partirai pour le Sloo. Mais je ne compte pas arriver dans ces parages bénis avant un mois ou un mois et demi.
— Eh bien ! dit-elle, en me tendant la main, — et sa voix, tout de même, tremblait un petit peu, — je penserai à vous. Vous êtes probablement comme moi : vous voulez oublier. Je souhaite que vous réussissiez.
Ces mots, qui étaient en somme, depuis que nous voyagions ensemble, les premiers par lesquels je pouvais projeter un peu de lumière sur son âme profonde et sur son passé, me parurent, en même temps, si bien peindre ma situation et mon propre état d’âme, que, pendant deux ou trois secondes, j’en demeurai comme bouche bée.
Puis je voulus répondre, — et répondre à ces mots-là par des mots du même ton et de la même qualité, des mots de franchise et de courage. La musique de ma réponse me chantait déjà dans la tête… Mais tout à coup, à quelque chose qui se passait en moi, une sorte d’afflux de sang plus chaud, plus fou, une sorte d’obscure vibration de tous les nerfs, je sentis que si je répondais quoi que ce fût, je serais perdu, — oui, je répondrais des choses telles que je serais forcé de les suivre, ces choses, et qu’elles entraîneraient ma vie dans une toute nouvelle direction. Ce serait la fin de l’histoire avant qu’elle eût commencé.